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Sol Gabetta, Santtu-Matias Rouvali et le Concertgebouw à Bozar : l’apothéose d’une résidence

Pour le dernier volet de sa résidence de quatre concerts à Bozar Bruxelles durant cette saison, la violoncelliste a choisi de s'associer au Royal Concertgebouw Orchestra d'Amsterdam placé sous la direction de . pour une soirée admirablement construite autour du premier concerto de .

Issu de la riche « jeune » école de direction d'orchestre finlandaise, mais d'un tempérament assez opposé à ceux de Klaus Mäkelä ou Tarmo Peltokoski, ayant étudié auprès de Leif Segerstam, Hannu Lintu et Jorma Panula, fait à l'évidence montre d'une technique de direction hors pair : cette battue à la fois souple et rigoureuse, cette élégance racée et cette efficacité fluide du geste rappellent un peu le bagage technique sans faille d'un . Toutefois, son approche purement interprétative peut réserver quelques surprises : nous avions été dérouté il y a deux ans, en cette même salle Henri Le Bœuf, par son interprétation plutôt morcelée et atone de la Dixième Symphonie de Chostakovitch, à la tête de son Philharmonia Orchestra de Londres. Ce soir, à la tête du superlatif Concertgebouw d'Amsterdam — cordes de velours, petite harmonie fondante, pupitre de cors d'une rutilance exceptionnelle —, il nous offre une prestation cinq étoiles, car autrement engagée et convaincante dans sa réalisation musicale.

Dans la nature de Dvořák (premier volet d'une triade d'œuvres unifiées par le leitmotiv principal augural de cet opus 91, regroupant le beaucoup plus célèbre Carnaval et le plus sombre et tragique Othello) lance avec beaucoup d'à-propos le concert. Rouvali en structure le discours par un irrésistible élan vital et par une franche découpe des plans sonores : il y privilégie la fluidité rythmique et en exalte le lyrisme pastoral. Toutefois, outre quelques très minimes scories du pupitre des premiers violons, on peut regretter peut-être les couleurs un rien sombres de l'orchestre hollandais,  notamment des bois charnus et ronds assez éloignés du « piqué » plus acide des sonorités tchèques, lesquelles confèrent à l'œuvre une patine davantage germanique que mitteleuropa, quasi brahmsienne.

C'est avec une vraie joie que l'on retrouve ensuite , toujours aussi impliquée et effervescente, pour le rare mais essentiel premier Concerto pour violoncelle n° 1 H. 196 de , donné dans sa version « définitive » de 1955. L'œuvre réclame, comme se plaît à le rappeler la soliste, « haute précision, virtuosité et expression », et lui tient particulièrement à cœur, comme le prouve son superbe enregistrement discographique avec les Berliner Philharmoniker et Krzysztof Urbański, paru voici une dizaine d'années. Elle en exalte, ce soir, avec une franchise décapante et un engagement réjouissant, autant l'effusion sentimentale à fleur de peau que la rythmique implacable, tirant parti de la sonorité magnifique, boisée et puissante quoique incroyablement modulable de son Matteo Gofriller de 1730. L'Allegro moderato initial séduit tant par la vivacité roborative de son exorde que par l'émouvante candeur de son second thème si lyrique. C'est toutefois l'Andante moderato central qui s'impose comme l'acmé de tout le concert, par son émotion contenue servie par une tenue d'archet royale ! À noter que dans la cadence un peu particulière de ce mouvement, la soliste dialogue avec le seul premier alto de l'orchestre, une admirable réplique assurée avec bonheur par Santa Vižine, chaleureusement remerciée par au moment des saluts. Le finale, effusif, se déploie en parfaite symbiose avec un chef très concerné et un orchestre vif-argent répondant au quart de tour. Au vu d'un triomphe amplement mérité, Sol Gabetta offre en bis El paño moruno (Le drap mauresque), extrait des Sept chansons populaires espagnoles de Manuel de Falla, dans une adaptation pour le seul violoncelle d'une insolente flamme, magique et envoutante.

Changement de décor après l'entracte avec le ballet Jeu de cartes de Stravinsky. Si la réalisation orchestrale se révèle particulièrement fignolée, l'interprétation de Rouvali joue davantage la lettre contre l'esprit et manque un peu de ce rebond chorégraphique, de ces coups de théâtre mi-comiques mi-dramatiques souhaités par le compositeur. Par exemple, le tutti initial — point séminal des trois « donnes » du ballet — apparaît d'emblée trop sérieusement amidonné dans sa torpeur. Ainsi, Rouvali se soucie plus de battre la mesure, et d'une manière plutôt carrée,  plutôt que de rebattre les cartes versatiles d'une partition « à tiroirs ».

Il manque au fil de ce véritable « concerto pour orchestre », petit bijou de fantaisie et d'esbroufe, la pointe d'humour distancié, le sens du clin d'œil ou du « calembour musical », essence même de cette œuvre-caméléon. Le jeu de miroirs et de citations stylistiques ou textuelles y est pourtant constant : de l'allusion furtive à La Valse de Ravel associée au personnage menaçant du Joker, à la Cinquième Symphonie de Beethoven, en passant par Johann Strauss et, de façon plus évidente encore, à l'ouverture du Barbier de Séville de Rossini. Privée d'ironie grinçante et de cette multiplicité des points de fuite, cette version trop propre passe à côté de l'acuité poétique du ballet, surtout lorsque l'on garde en oreille le souvenir au disque du compositeur lui-même au pupitre ou d'un Claudio Abbado des grands jours.

Par contre, la Deuxième Suite de Daphnis et Chloé de Ravel atteint de tout autres sommets. On y retrouve les timbres superbes d'un orchestre de grand lustre, un dosage millimétré des nuances et une fusion quasi alchimique des timbres. Même si l'on pourrait rêver d'un surcroît de lyrisme dans les transitions et au cœur des grands crescendos du Lever de jour, la Pantomime de Pan et Syrinx se révèle admirablement ciselée dans ses fantasques enchaînements, idéalement servie par la flûte capricieuse, aérienne et primesautière de Kersten McCall, secondée avec à-propos par la petite flûte d'Emily Beynon. La Danse générale finale prend enfin des allures de bacchanale orgiaque, rendue irrépressible par sa rythmique parfaitement domptée, et une gradation très contrôlée de la progression dynamique, menant inexorablement à cette coda finale, implacable et jubilatoirement térébrante : apothéose contagieuse et suggestive d'une, somme toute, assez unique soirée, tant par la relative rareté du répertoire choisi que par la qualité intrinsèque d'assez prodigieux interprètes : soliste, chef et, bien entendu, cet orchestre superlatif, parmi les meilleurs du continent européen.

Crédits photographiques : clichés pris lors du même concert donné au Concertgebouw d'Amsterdam les 13 et 15 mai 2026 © Eduardus Lee / Concertgebouworkest

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