Pour sa première collaboration avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève, le chorégraphe Marcos Morau fait forte impression avec Svatbata, une création sur les rites et rituels du mariage sur fond de voix bulgares.
Marcos Morau est le chorégraphe le plus impressionnant du moment. A chaque nouvelle collaboration avec un ballet d'opéra ou une compagnie contemporaine, il témoigne d'une grande capacité d'écoute et d'adaptation au style, à l'histoire et au patrimoine de la compagnie qui l'accueille. Ce fut le cas récemment avec Études, pour le Ballet de l'Opéra de Paris, où il s'appuie sur l'esthétique du Foyer de la danse et des ballerines classiques pour une construction savante sur le thème de l'académisme. On se souvient aussi de la réussite de Roméo + Juliette, pour le Vlandeeren Opéra Ballet, où des Roméos démultipliés combattaient pour des Juliettes en miroir.
Ici, pour Svatbata, qui signifie mariage en langue bulgare, le chorégraphe espagnol s'est inspiré des rituels matrimoniaux de l'Europe de l'Est pour une pièce très concentrée et intense, condensé de son savoir-faire de chorégraphe et de metteur en scène. Avec les 16 excellents danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève, il parvient à une osmose parfaite tout au long du spectacle, à la fois fascinant et angoissant, dans lequel la scénographie, les costumes, la lumière et la musique jouent également un grand rôle.
Le rideau s'ouvre sur un plateau surélevé, traversé de câbles suspendus, où erre ce qui semble être une âme damnée, interprété par le danseur Dylan Phillips. Il est bientôt rejoint par les autres danseurs, incarnant une forme de servitude accablée, mais qui se libèrent bientôt de leurs chaînes. L'image, sombre et glauque, est saisissante. Les danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève y témoignent d'une plasticité impressionnante, de la souplesse du dos à l'inquiétude fébrile de leurs membres.
Alors que les chaînes sont tombées à terre, le socle de ce plateau se soulève pour laisser apparaître un plafond surbaissé bardé de néons, éclairant une moquette verte. Marcos Morau avait déjà utilisé ce cadre de scène ultra-resserré, concentrant la vision sur moins d'un cinquième de l'espace scénique, dans sa relecture de La Belle au bois dormant pour le Ballet de l'Opéra de Lyon. Il apporte une contrainte physique maximale pour les danseurs, qui ne peuvent s'y tenir debout et réalisent donc l'intégralité de ce tableau à genoux ou assis. Marcos Morau y déploie sa vision organique de l'écriture corporelle, avec des corps aux aguets, ports de tête et de bras anguleux, torses contractés et dos à la renverse. Celle-ci se poursuit debout lorsque le plafond s'incline à la diagonale, révélant au public les rangées de néons qui l'éclairent.
Dans cette pièce qui se place dans la lignée des pièces « folk » du chorégraphe, comme Sonoma ou Folka, chorégraphiées pour sa propre compagnie La Véronal, Marcos Morau a choisi de s'intéresser aux rituels et traditions autour du mariage en Europe de l'Est, et plus particulièrement en Bulgarie. Le créateur de costumes Paul Aulí s'est immergé dans la riche iconographie folklorique pour concevoir des manteaux de velours brodés et équiper chaque danseur de bas en crochet blanc et de chaussures à brides. Il ajoute le tulle blanc pour des tutus longs qui confèrent à l'ensemble de danseurs un faux air de corps de ballet. Car ces mariés et mariées (hommes et femmes se confondent sans distinction) ont en effet davantage l'air de fantômes éprouvés par les épreuves que de jeunes époux envahis de bonheur. La chorégraphie convulsée aux épaules rejetées en arrière et aux poignets cassés n'est pas sans rappeler le désespoir des cygnes frappés de malédiction ou les Willis, jeunes femmes mortes sans avoir consommé leurs noces dans Giselle.
Il y a près de 38 ans, Angelin Preljocaj, dont les parents étaient albanais, s'était lui aussi intéressé à la culture matrimoniale et aux traditions d'Europe de l'Est dans sa version de Noces, sur la partition de Stravinsky. Il y mettait en scène des poupées mariées, vêtues de jupons de tulle blanc, que les hommes jetaient violemment en l'air. On retrouve cet évocation du rapt rituel de la fiancée et la question des violences conjugales dans l'avant-dernier tableau de Svatbata. Un danseur quasi nu, la tête ceinte d'une couronne de fleurs prolongée de rubans, est maltraité et violenté par le reste des personnages, laissé pour mort au centre du plateau.
Une dimension sacrificielle qui prend tout son sens dans le dernier tableau du spectacle, évoquant de manière grandiose l'enlèvement d'Europe et la tradition mythologique, à laquelle le chorégraphe se révèle aussi très sensible. C'est alors que l'âme errante et damnée se relève et reproduit la figure introductive du spectacle, formant une boucle infiniment recommencée. Une autre vision de l'enfer, ou du paradis dont furent chassé Adam et Eve dans la Genèse.
La plongée au coeur des traditions bulgares est amplifiée par le travail de composition mené à quatre mains par Ben Meerwein et Alex Rõser Vatiché, qui ont pu s'immerger pendant une dizaine de jours en Bulgarie et initier un travail de collectage. Ils ont également enregistré des voix bulgares à Berlin et conduit un travail vocal avec les danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève pour nourrir certaines parties chorales du spectacle.
Véritable ensemblier, Marcos Morau sait s'entourer pour ses projets chorégraphiques d'une équipe artistique talentueuse et investie, qui permet de donner une couleur différente à chaque projet. C'est à nouveau le cas avec Svatbata, fascinante et mystérieuse plongée dans les tréfonds des rituels de mariage est européen, qui s'ajoute au répertoire désormais foisonnant du chorégraphe espagnol pour les meilleures compagnies européennes.