Est-ce en raison de la présence de la ministre de la Culture Catherine Pégard au premier balcon ? Du Requiem de Berlioz donné par Philippe Jordan avec les forces de l'orchestre et du chœur de l'Opéra national de Paris, émane une sorte d'électricité républicaine.
Si Hector Berlioz était un médiocre démocrate et que la France aura mis bien cent trente ans (à compter de son décès en 1869) pour lui reconnaître son génie dans toute son étendue, il flotte en ce soir de mai 2026 à la Philharmonie de Paris un parfum de célébration officielle de cette figure incontournable et longtemps déclassée de la musique française. L'Opéra de Paris a quitté ses théâtres lyriques pour officier dans le nouveau temple de la musique symphonique et ainsi bénéficier des meilleures conditions d'exécution, le concert est filmé et retransmis en direct sur France Musique et la plateforme de l'Opéra de Paris, le tout en présence de la ministre de la Culture Catherine Pégard. Quant à Philippe Jordan lui-même, galbé dans un élégant queue-de-pie, il nous paraît même ressembler à un certain président de la Ve République…
Dans une telle ambiance, qu'allons-nous entendre ? Un Requiem officiel et protocolaire ? Après tout, ce ne serait pas si incongru. Le Requiem résultait en 1837 d'une commande officielle sous Louis-Philippe passé à un compositeur trentenaire bouillonnant d'ambition et de créativité, et dont le goût pour le grandiose et le spectaculaire ne peut être compris sans l'influence des racines populaires et des parades militaires de la Révolution française.
De fait, la direction de Philippe Jordan est toute en alacrité, avec une gestuelle pondérée. Dès le I. Requiem – Kyrie introductifs, il choisit un tempo allant, qu'il saura temporiser quelque peu dans les parties introspectives du III. Quid sum miser et du IX. Sanctus, et accélérer jusqu'à une forme de précipitation dans le climax du IV. Rex Tremendae ou de rythme haletant au si berliozien VII. Offertoire, prenant de vrais risques, et créant du coup un suspense sur sa capacité à tenir le rythme et garder la cohésion des pupitres. Le conclusif et récapitulatif XI. Agnus Dei retrouve le tempo du mouvement initial, peu méditatif mais cohérent. Le Chœur de l'Opéra national de Paris, sensiblement moins fourni que le Chœur de Radio France avec Mikko Franck dans la même salle, est impressionnant côté masculin avec des basses d'airain (I. Requiem-Kyrie) et un souffle opératique ici et là (VIII. Hostias), à défaut d'être tout à fait idiomatique. Le chœur féminin, moins spectaculaire et plus rigoureux, est idoine sur le plan stylistique.
Reste les deux temps forts du Requiem que sont la spatialisation des cuivres dans le II. Dies Irae et le temps suspendu et séraphique du IX. Sanctus. Les quatre groupes de cuivres sont adéquatement répartis en fond de scène et sur deux balcons latéraux, et ils offrent des effets de stéréos et de relais entre les groupes qui sont fascinants. La masse des 10 timbaliers lancés à pleine puissance (mais sans saturation) se ressent par la vibration sur la cage thoracique des spectateurs, un effet très rare au concert que Berlioz aurait adoré. Pour le Sanctus, le très attendu Pene Pati intervient depuis le balcon latéral en hauteur côté jardin à côté des cuivres. C'était bien vu en théorie, pour donner une impression de voix d'ange tombant du ciel. Mais en pratique le ténor, qu'on a connu en meilleure forme vocale, chante vers l'orchestre et le chœur. Ce n'est plus un chant éthéré, c'est un filet de voix, lointain et pâle depuis le parterre. Si la captation audiovisuelle n'en aura pas souffert, il aurait tout de même été plus judicieux que le chanteur s'oriente vers la plus grande partie du public. Philippe Jordan semble réaliser tout de suite qu'il y a un sérieux problème acoustique, et Pene Pati tente bien de donner davantage de voix, mais la situation n'est pas récupérable.
Si on regrette le rendez-vous manqué avec Pene Pati, on n'en aura pas moins assisté à une très belle démonstration d'un Requiem de Berlioz à la française, avec un collectif qui prend des risques, cherche la couleur, plein d'allant et de panache.