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L’Enlèvement au sérail vu par Florent Siaud au Théâtre des Champs-Élysées

Nouvelle production, salle pleine : le Théâtre des Champs-Élysées accueille la version imaginée par le metteur en scène et la cheffe d'orchestre de L'Enlèvement au sérail. Leur défi : trouver l'équilibre dans une lecture innovante du Singspiel de Mozart qui ne soit ni une traduction, ni une trahison.

Bien sûr il y aura toujours des esprits chagrins pour objecter que ce palais du pacha n'est pas assez lourdement décoré, que cette mouture est trop dramatique, que le bruiteur brouille les pistes ou qu'Osmin n'est pas assez burlesque ; en somme que les metteurs en scène divaguent, extravaguent, bref nous égarent. Ce soir, il n'en est rien.

L'acoustique ronde et assez sèche du Théâtre des Champs-Élysées se fait apprécier dès l'Ouverture, emportée vigoureusement par l' et à sa direction. Le rideau levé fait apparaître une muraille blanche toute simple, ajourée à un endroit de fenêtres en forme de losanges, et zébrée sur toute sa largeur d'une bande bleue onduleuse. L'effet est réussi : nous voici transportés dans l'univers maritime méditerranéen, entre les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Cette écharpe d'azur, symbole possible de la Route de la soie, apporte une note de fraîcheur, de légèreté et de sérénité, mais aussi l'idée de voyage, figurant vraisemblablement le sillage du bateau des pirates ayant enlevé trois des quatre protagonistes européens. Quant au blanc, il exprime la pureté, l'innocence et l'équilibre, toutes qualités appartenant au personnage de Konstanze. « Less is more. », comme on fait dire à l'architecte Ludwig Mies van der Rohe, et cette sobre façade de palais, en informant plus ou moins consciemment le spectateur contemporain, résume presque l'opéra à elle seule. Belle conception et bonne entente du metteur en scène et du scénographe Romain Fabre !

Aux deux autres actes, la blancheur couvrira encore les murs intérieurs du sérail, tout comme le mobilier en cuir d'un salon très nouveau riche orné par un pacha milliardaire (l'équivalent, de nos jours, d'un émir du Golfe) qui veut en mettre plein la vue en juxtaposant la statue d'un soldat de l'armée d'argile de Qin Shi Huang, un masque tragique grec, une Vénus de Milo peinturlurée en bleu Klein, ou encore le Balloon Dog de Jeff Koons miniaturisé. Y opèrent les captives chargées de « distraire » ces messieurs, en l'occurrence Osmin, qui se laisse ligoter… À noter que les changements de décors se font très fluidement, par un système de panneaux coulissants.

Dans cet opéra mélangeant les genres, les trois couples – Belmonte-Konstanze, Pedrillo-Blonde et Selim-Osmin – constituent en réalité psychologiquement et politiquement deux trios, avec, d'un côté, Belmonte, Konstanze, et Selim, le clan des maîtres, et, de l'autre, Pedrillo, Blonde et Osmin, celui des valets. C'est un trait majeur de la dramaturgie mozartienne, plus saillant encore dans Les Noces de Figaro, qui oppose en miroir des oppresseurs infatués et des opprimés beaucoup plus finauds, vivants et attachants. Le contraste est très net ici, et, naturellement, jusque dans l'écriture musicale. Juste avant Osmin, le personnage le plus remarquable est Pedrillo. Importance redoublée par l'inoubliable , extraordinaire de vivacité dans son jeu scénique et dans son chant. Ce ténor léger subjugue par sa projection, les nuances de ses intonations et un allemand prononcé à la perfection. Un vrai régal, que souligneront avec force les applaudissements et les hourras de la fin. Ses différentes tenues (conçues par Jean-Daniel Vuillermoz) ajoutent encore au caractère comique du serviteur, enjoué, tenace et malin comme un singe. Tout le monde rit dans la salle en le voyant apparaître dans son costard noir et brillant. Et, à bien y réfléchir, c'est Pedrillo qui tire toutes les ficelles de cette histoire, puisque c'est lui qui a envoyé un message à Belmonte pour le prévenir de l'enlèvement, c'est lui qui le fait entrer dans le sérail et c'est lui qui invente toutes sortes de stratagèmes pour en sortir. Cette espèce de Ziggy Stardust monté sur ressorts a un rôle de pivot ou de clé de l'action. À ses côtés évoluent tantôt Belmonte, incarné par le ténor , dont le chant legato épouse très bien le caractère lyrique de son noble emploi ; tantôt Blonde, interprétée par , soprano léger parfaite dans son rôle de soubrette anglaise éprise de liberté ; tantôt Osmin, la basse , épatant aussi dans sa position de sbire à la fois sadique et naïf. Les lunettes et le costume noirs de ce tueur un peu Blues Brother armé d'un révolver ne contredisent pas son caractère bouffon, car, ici, il n'y a pas véritablement de suspense : tout finira par s'arranger, on le sait. Le comédien campe un digne Selim sincèrement amoureux et moins autoritaire qu'éclairé (nous sommes au siècle des Lumières). Son revirement final, trop prompt aux yeux de , est retardé par l'ajout qu'elle fait d'un extrait du Quatuor n°19, « Les Dissonances ». Last, but not least : la belle et pure Konstanze, qui porte bien son prénom, et que joue , admirable dans ses airs très acrobatiques, ainsi le superbe « Martern aller Arten », dont la virtuosité rappelle sans en avoir la brillance le « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen » de la Reine de la nuit. La distribution a été très bien pensée. Sans oublier la présence des janissaires qui, lorsqu'ils ne sont pas de simples vigiles très zélés voire caricaturaux, chantent en chœur (excellent Accentus), ménageant ainsi de confortables respirations entre deux péripéties.

Deux autres ajouts très bien intégrés au reste tirent l'œuvre, le premier vers le drame, le second vers la farce. À deux ou trois reprises est projetée sur l'écran la vidéo en noir et blanc signée Éric Maniengui de la tête en gros plan des six personnages principaux, tel cet Osmin torturé par sa propre cruauté. Ce qui apparaît comme un commentaire muet est en fait une exploration très parlante de la vie intérieure de chacun. Quant au bruiteur , que l'on voit à droite de la scène environné de ses accessoires, il apporte une touche de fantaisie orientale ou contemporaine réjouissante et bienvenue. Un très bel équilibre d'ensemble, une magnifique soirée.

Crédits photographiques : © Vincent Pontet

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