Première et ambitieuse création de Carolyn Carlson pour le Ballet du Capitole, Un saut dans le bleu ajoute une nouvelle pièce dans le répertoire foisonnant et poétique de la chorégraphe.
Dans l’entretien qu’elle nous a accordé en pleine répétitions à Toulouse, Carolyn Carlson évoquait l’inspiration des peintres Felix Valloton et Gerhard Richter. C’est pourtant à Mark Rothko que l’on pense immédiatement en découvrant les immenses aplats de couleur d’une matité intense, disposés dans le fond de scène par la chorégraphe – et scénographe – française d’origine américaine. Une plongée dans la couleur magnifiée par le travail de lumières de Guillaume Bonneau, comme dans les installations lumineuses de James Turrell, qui renforcent la dimension onirique des images proposées tout au long du spectacle. On y retrouve aussi l’influence de Bob Wilson, compagnon de route de Carolyn Carlson, qui le considérait comme le dernier maître du spectacle vivant. La silhouette d’un homme à l’imperméable qui se découpe en fond de scène et le travail scénographique sont un hommage au metteur en scène américain.
L’inspiration du peintre et graveur Felix Vallotton se niche plutôt dans les scènes néo-réalistes, plus proches des films noir américains, mettant en scène des gangsters à chapeau mou et des femmes fatales tenant des pistolets lumineux. Certaines images flirtent avec le surréalisme, comme cette table haute dans laquelle une femme plante un couteau. Tandis que Gerhard Richter laisse peut-être sa trace dans les images troublées de femmes évanescentes ou d’hommes en imperméables gris qui émaillent le spectacle à intervalles réguliers.
Pierre Le Bourgeois, qui signe et dirige la musique du spectacle, jongle entre son violoncelle, le pupitre et la platine placée dans la fosse de la Halle aux grains, qui accueille un ensemble de cordes issu de l’Orchestre national du Capitole. La partition, inspirée, offre une grande diversité de styles musicaux, entre les nappes symphoniques proches de la musique de film, la musique électro, le free jazz et l’accordéon virtuose de Michel Glasko qui crée un univers vintage et néo-réaliste.
Chaque tableau de Un saut dans le bleu raconte une histoire différente, mais avec des personnages récurrents. Les gangsters en costume bleu pétrole et chapeau mou, une femme fatale en robe de soirée, un jeune homme timide dont le manteau se couvre de fleurs, un vieil homme qui pousse comme Sisyphe un rocher ou trois femmes sorties des ondes. Certaines histoires se déroulent sur trois temporalités simultanées, créant des images qui se superposent et parfois s’entrechoquent. À chaque spectateur de se raconter sa propre histoire, propose la chorégraphe, qui a néanmoins baptisé certains tableaux de titres évocateurs, comme « Fleurs d’amour et de perte » ou « Parcourir l’horizon de l’âge dans les temps futurs. » Des titres énigmatiques qui formaient autant de base de travail pour l’imagination des danseurs lors des séances de travail.
Outre ces scènes théâtrales qui oscillent entre réalisme et onirisme, Carolyn Carlson, avec l’aide de son assistante depuis 24 ans Sara Orselli, ne renonce pas à l’ambition chorégraphique et règle de véritables plages de corps de ballet, magnifiquement servies par les danseurs du Ballet de l’Opéra national du Capitole. Celles-ci, qui se révèlent être les plus nombreuses des séquences, donnent de l’étoffe à la pièce et lui confèrent presque un caractère néoclassique. Elles permettent de profiter du très bel effectif du Ballet et de son investissement dans cette nouvelle création. Trop rares, les échappées solo les plus virtuoses nous donnent une vision de ce qui aurait pu être développé avec un temps de création encore plus important.
Il y a beaucoup d’élan dans ces passages amples et généreux, parcourus par des courses, des sauts et des portés. Beaucoup de changements de costumes aussi pour les danseuses, dont les longues robes en biais font écho aux longs cheveux laissés libres. Pour les hommes en costume gris, c’est plutôt l’univers de l’usine qui surgit dans une danse mécanique avec ses bruits industriels. L’ensemble forme une belle pièce intemporelle, qui pourra rester longtemps dans le répertoire du Ballet du Capitole.