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Carolyn Carlson : « Un saut dans le bleu, c’est aller au-delà de soi-même »

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Du 12 au 17 juin prochain, crée pour le Ballet de l'Opéra national du Capitole Un Saut dans le bleu, un poème visuel inspiré par Vallotton et Richter, porté par une partition originale de Pierre Le Bourgeois jouée par l'Orchestre national du Capitole. Échanges d'avant création avec la chorégraphe née américaine et devenue française.

ResMusica : Un Saut dans le bleu est présenté comme un « poème visuel » inspiré par Félix Vallotton et Gerhard Richter. Comment ces deux peintres ont-ils nourri l'univers de cette création ?

: Les couleurs sont très importantes pour moi. L'univers visuel de la pièce vient de deux peintres que j'aime profondément. Chez Félix Vallotton, j'aime la puissance des aplats de couleur, la simplicité apparente, cette façon de faire vibrer un violet à côté d'un jaune. Cela me procure beaucoup d'émotion. Chez Gerhard Richter, c'est la profondeur des abstractions, le travail des matières, le mystère des surfaces qui m'inspire.

Je me considère comme une image maker. Je travaille avec des images, des visions. Dans Un Saut dans le bleu, la peinture, les lumières, les costumes et la danse dialoguent ensemble. Les images parlent d'elles-mêmes. Je ne cherche pas à expliquer, mais à ouvrir un espace d'imagination.

RM : Vous dites souvent que vous n'êtes pas intéressée par le ballet narratif, mais par la poésie et l'imagination. Quel voyage intérieur souhaitez-vous proposer au public toulousain ?

CC : Je laisse chacun vivre l'expérience à sa manière. Les images que les spectateurs verront leur appartiennent. J'aime que chacun puisse construire sa propre interprétation, son propre voyage intérieur. C'est quelque chose de spontané pour eux aussi.

Je ne raconte pas d'histoires. Je travaille avec la poésie, et la poésie est ouverte. Je laisse le public s'abandonner à sa propre imagination, à ses propres expériences. Ce que l'on voit, c'est ce que l'on reçoit. J'aime cette liberté. Devant un tableau, chacun voit quelque chose de différent. C'est la même chose avec la danse.

RM : Le titre Un Saut dans le bleu évoque immédiatement votre célèbre solo Blue Lady et, plus largement, votre relation de longue date avec la couleur bleue. Que représente-t-elle aujourd'hui pour vous ?

CC : Le bleu représente la liberté, l'intuition, l'inspiration, l'imagination. Il est aussi une connexion spirituelle avec quelque chose de plus grand que nous. J'ai grandi au bord de l'océan Pacifique, en Californie. Le bleu fait partie de moi depuis toujours. Quand je pense au bleu, je pense à l'espace, au souffle, à l'infini. Un Saut dans le bleu signifie aller au-delà de soi-même. C'est une invitation à explorer avec un esprit ouvert. C'est aussi une manière d'exprimer ma gratitude pour l'existence.

J'ai publié au début de cette année un petit livre qui porte ce même titre. Il parle de cette nécessité de dépasser l'ego. Nous sommes souvent trop préoccupés par nous-mêmes. Pourtant, il existe quelque chose de plus vaste. Au moment de la création de Blue Lady, je n'avais même pas encore trouvé le titre. C'est René Aubry qui m'a appelée « Blue lady ». Le nom est resté. J'aime les mystères.

Aujourd'hui, je suis profondément préoccupée par ce qui se passe dans le monde. Tant d'événements semblent dénués de sens. C'est précisément pour cette raison que je souhaite travailler sur ces questions de manière positive. La vie contient toujours des contradictions : la souffrance et l'amour, l'ombre et la lumière. Nous devons rester forts.

RM : Cette création a été conçue spécialement pour les danseurs du avec lesquels vous aviez déjà travaillé en 2023. Qu'est-ce qui vous a particulièrement marquée dans cette compagnie ?

CC : Nous travaillons avec vingt-six danseurs. Beaucoup sont arrivés récemment et je ne les connais pas encore tous. Mais ce qui m'a frappée, c'est leur capacité d'improvisation. J'arrive avec des images, des idées, de la poésie. Je ne viens pas avec des pas déjà fixés. Je regarde leur imagination. J'observe comment chacun bouge, comment chacun réagit.

C'est un travail collectif. J'ai la chance d'être accompagnée depuis vingt-six ans par mon assistante chorégraphique Sara Orselli. Elle est extraordinaire. En raison des ponts de mai, nous avons eu très peu de temps pour créer une pièce de cette ampleur. Alors très souvent, elle a travaillé avec un groupe pendant que je travaillais avec un autre.

Chaque danseur possède un don singulier. Cela me rappelle parfois la manière dont travaillait Pina Bausch. Elle posait des questions aux interprètes et leur sensibilité nourrissait la création. Ici aussi, les danseurs apportent leur propre imaginaire. La compagnie de Toulouse a été fantastique.

RM : L'improvisation semble demeurer au cœur de votre processus créatif après plus de cinquante ans de carrière. Pourquoi cette spontanéité reste-t-elle si essentielle ?

CC : Parce que je suis une femme spontanée ! Je donne une idée et, soudain, quelque chose surgit. Je vois ce que les danseurs en font et je me dis : « Fantastic ! » Nous partageons souvent les mêmes archétypes, mais pas les mêmes souvenirs. Chacun possède son propre regard sur le monde. Nous avons des perceptions communes mais des points de vue différents. J'ai beaucoup lu Carl Jung. Je crois à l'inconscient collectif. Nous pouvons nous relier à des images universelles tout en les vivant différemment. La création naît de cette rencontre. Les idées ne sont pas intellectuelles. Elles jaillissent. Il faut parfois traverser la nuit obscure pour voir apparaître la lumière.

RM : La musique originale de Pierre Le Bourgeois sera interprétée en direct par l'Orchestre national du Capitole. Comment votre dialogue artistique s'est-il construit ?

CC : J'ai découvert Pierre Le Bourgeois grâce à Arthur H. Il jouait du violoncelle dans l'un de ses projets et j'ai été fascinée par ce qu'il faisait. Nous avons ensuite travaillé ensemble sur plusieurs performances mêlant mes poèmes et sa musique. Pour Un Saut dans le bleu, chaque séquence possède son propre univers poétique. Pierre est extrêmement doué. Il compose aussi bien pour l'orchestre que pour l'électronique. J'aime beaucoup son ouverture. Nous échangeons constamment. Je lui donne une image ou une idée, il compose. Puis quelque chose de nouveau apparaît et nourrit à son tour la chorégraphie.

Nous avons également la présence de Michel Glasko à l'accordéon. J'aime profondément cet instrument. J'ai beaucoup tourné avec Michel Portal et l'accordéon m'a toujours touchée. C'est un instrument populaire et universel. On le retrouve dans presque tous les pays du monde.

RM : Depuis le GRTOP à l'Opéra de Paris jusqu'à Blue Lady ou au cycle inspiré de Bachelard, vous avez toujours conçu la danse comme un art total. Un Saut dans le bleu s'inscrit-il dans cette continuité ?

CC : Oui, absolument. Un Saut dans le bleu parle d'un dépassement de soi. La danse y dialogue avec la lumière, les décors, les costumes et la poésie. Alwin Nikolais a été déterminant dans ma vie. C'est lui qui m'a encouragée à chorégraphier. J'ai appris auprès de lui l'importance de penser le spectacle dans sa totalité.

J'ai également beaucoup admiré Robert Wilson. Nous venons de perdre l'un des derniers grands artistes visionnaires. J'aimais sa capacité à tout concevoir : les lumières, l'espace, les costumes, le rythme visuel. Moi aussi, j'aime imaginer tous les éléments du spectacle : la chorégraphie, les décors, les costumes, les poèmes. Je ne compose pas la musique, mais tout le reste participe d'une même vision.

Je suis devenue française (NDLR : est même membre de l'Académie des Beaux-Arts). J'ai aujourd'hui un passeport français. Comme Robert Wilson, j'ai connu l'essentiel de ma carrière en Europe. Il y a ici quelque chose de très particulier : une histoire, une culture, une poésie qui continuent de m'inspirer profondément.

Propos recueillis et traduits de l'anglais par Delphine Goater

Crédits photographiques : Carolyn Carlson © Matthew Brookes ; Carolyn Carlson © Jean-Louis Fernandez

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