Pour son avant-dernier oratorio, Haendel explore le thème du martyr des premiers chrétiens. A la suite des représentations de l’été 2023, dont celle du Festival de Beaune, Leonardo García-Alarcón signe un enregistrement qui fera date.
En 1750, Haendel délaisse l’opéra à l’italienne pour les oratorios en langue anglaise afin de gagner la faveur du public. Abandonnant les thèmes bibliques, il choisit un sujet inédit en s’emparant du destin de Theodora et Didymus, martyrs chrétiens dans Antioche occupée par les Romains. Mais le succès ne sera pas au rendez-vous, blessant le compositeur qui voyait en Theodora son oratorio le plus abouti. Notre époque lui a largement rendu la place qu’il mérite, avec de nombreuses versions depuis celle, mémorable, de Glyndebourne par William Christie et Peter Sellars en 1996. Leonardo García-Alarcón dirige ici son Millenium Orchestra et le remarquable Chœur de Chambre de Namur.
Les qualités de Haendel sont là à leur apogée : expressivité, caractérisation des affects, sens des contrastes et de la dramaturgie. La justesse psychologique des protagonistes est parfaitement soulignée par l’écriture musicale et servie ici par un accompagnement instrumental impeccable. La distribution vocale sert au mieux la dramaturgie. Le couple des deux chrétiens appelés au martyr, la princesse Theodora et le fidèle soldat Didymus, est admirablement campé par la soprano Sophie Junker et le contre-ténor Christopher Lowry ; leurs duos de la fin de l’acte II et de l’acte III sont de grands moments d’émotion. Sophie Junker incarne une Theodora lumineuse et touchante, remarquable dans l’air du premier acte Fond, flatt’ring world, adieu!. On appréciera aussi l’air de Didymus à la fin de l’acte I, où la voix dialogue avec le violon qui symbolise les ailes du vent. Le ténor Matthew Newlin dans le rôle de Septimus et la basse Andreas Wolf dans celui de l’implacable gouverneur romain Valens sont aussi excellents ; l’air Racks, gibbets, sword and fire chanté par Valens au début de l’acte I met en avant la parfaite diction et la belle projection du baryton-basse allemand. Petite réserve pour le choix de la mezzo Dara Savinova dans le rôle d’Irène : une voix trop ample pour une confidente, qui prend un peu le dessus dans ses dialogues avec la princesse. Mais c’est, comme souvent, le Chœur de chambre de Namur qui nous transporte : alternativement Chœur des Païens et Chœur des Chrétiens, il est traité par Haendel comme un véritable protagoniste du drame. Et la qualité de ce chœur contribue à faire de cette version une référence.