Jamais les artistes et leurs équipes n’ont été autant sollicités pour recréer du lien social, se produire sur les places, travailler avec les écoles, les hôpitaux, les prisons ou les quartiers populaires. Et jamais, dans le même temps, leurs conditions d’existence n’ont semblé aussi fragiles.
Le constat est désormais partagé par l’ensemble des acteurs du secteur. Au-delà d’une inquiétude, c’est devenu une réalité : de nombreuses créations sont annulées ou reportées, des résidences sont supprimées, des tournées sont réduites, des festivals sont fragilisés et les équipes se retrouvent réduites à peau de chagrin. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une simple contraction budgétaire mais une lente déconstruction d’un écosystème dont la cohérence reposait précisément sur sa continuité et sa capacité à prendre des risques.
Le collectif Livrer bataille, qui rassemble désormais plusieurs centaines d’équipes artistiques, décrit avec justesse une situation sans précédent : désengagement simultané de régions, de départements et de villes, qui va de pair avec la raréfaction des financements, l’inflation des contraintes administratives, la mise en concurrence permanente des compagnies et la précarisation généralisée des conditions de création et de diffusion artistique. Il appelle les artistes à sortir de leur isolement pour défendre collectivement une autre vision des politiques culturelles.
Les mêmes constats remontent aujourd’hui de toutes les instances représentatives. Lors d’une table ronde organisée à l’Assemblée nationale, les responsables des scènes nationales, des scènes conventionnées et du Syndeac, qui représente de nombreuses institutions culturelles publiques, évoquaient un véritable « effet de ciseaux » entre la baisse des subventions et l’explosion des coûts de production. Certains parlent désormais explicitement d’un « plan social à bas bruit », tant les suppressions d’emplois et les abandons de projets se multiplient sans provoquer le débat national qu’ils mériteraient.
L’un des révélateurs les plus frappants de cette crise : la danse
Dans son document intitulé Ce que peut la danse, le Syndeac dresse un diagnostic particulièrement sévère du secteur chorégraphique : recul de la diffusion, fragilisation des équipes artistiques, précarisation des chorégraphes et visibilité insuffisante dans les réseaux de programmation. Pourtant, jamais la création chorégraphique n’a été aussi inventive ni les publics aussi présents. Ce paradoxe souligne une évidence : la vitalité artistique repose aujourd’hui davantage sur l’engagement des équipes que sur la solidité des politiques publiques.
Face à cette situation, le Syndeac ne se contente pas d’alerter. Il formule vingt propositions structurantes qui appellent à une véritable politique nationale de la danse. Celle-ci passerait par un rééquilibrage durable des financements, un renforcement des CCN (Centres chorégraphiques nationaux) et des CDCN (Centres de développement chorégraphiques nationaux) et une diffusion plus équitable sur l’ensemble du territoire. Les auteurs-chorégraphes devraient aussi être mieux soutenus, leurs parcours professionnels sécurisés et les interventions artistiques mieux rémunérées. Enfin, le Syndeac propose l’extension du crédit d’impôt spectacle vivant au champ chorégraphique.
Ces propositions prennent une résonance particulière au regard de la situation du Centre chorégraphique national de Grenoble. La décision de la Région Auvergne-Rhône-Alpes de ne pas soumettre au vote sa demande de subvention laisse planer la perspective d’une suppression de 100 % de son soutien régional, soit 100 000 euros, après une première diminution de la participation de l’État. Les conséquences sont déjà concrètes : annulation de la quatrième édition du festival IMPACT, déstabilisation des équipes et fragilisation de tout un écosystème construit depuis des décennies. Au-delà du cas grenoblois, c’est toute la fonction structurante des CCN qui se trouve questionnée.
Mais la menace qui pèse aujourd’hui sur les artistes ne se limite plus aux financements publics. Au moment même où leurs conditions matérielles se dégradent, leurs œuvres deviennent la matière première gratuite de l’économie mondiale de l’intelligence artificielle générative.
Sur ce terrain également, le signal envoyé est particulièrement préoccupant. Alors qu’une proposition de loi portée par Laure Darcos et soutenue de manière transpartisane vise simplement à instaurer davantage de transparence et à permettre une rémunération des ayants droit lorsque leurs œuvres servent à entraîner les modèles d’IA, le Syndicat national de l’édition dénonce une stratégie d’obstruction parlementaire qui empêcherait son adoption. Selon le SNE, cette inertie revient à laisser les grandes plateformes internationales poursuivre le « pillage » des œuvres sans protection effective pour les créateurs français.
Le contraste est saisissant. D’un côté, les collectivités réduisent leurs soutiens, obligeant les artistes à produire davantage avec moins de moyens. De l’autre, leurs textes, leurs images, leurs compositions et leurs créations peuvent être aspirés à grande échelle pour alimenter des modèles économiques mondiaux sans garantie réelle de rémunération. On demande ainsi aux créateurs de supporter simultanément l’austérité publique et l’extractivisme numérique.
La culture n’est pourtant pas une dépense accessoire que l’on ajuste lorsque les finances publiques se tendent. Elle participe de notre cohésion sociale, de l’attractivité de nos territoires, de l’émancipation des citoyens et de la vitalité démocratique. Le spectacle vivant, en particulier, ne peut être évalué selon les seuls critères de rentabilité marchande. Créateur de lien social et de valeur ajoutée, il est la source d’expériences partagées et d’un patrimoine vivant dont la valeur dépasse infiniment ses recettes de billetterie.
Il est encore temps d’inverser la trajectoire.
Cela suppose de réaffirmer clairement le rôle des collectivités dans le soutien à la création, de sécuriser les financements des structures et des compagnies, de mettre en œuvre les propositions ambitieuses formulées pour la danse, de protéger les auteurs face aux pratiques des géants de l’IA et, plus largement, de considérer enfin la création artistique comme un enjeu stratégique plutôt que comme une variable d’ajustement budgétaire.
Faute de quoi, nous découvrirons trop tard qu’il est infiniment plus difficile de reconstruire un écosystème culturel que de le démanteler silencieusement.