Francis Lelong : l’IA affranchit la composition musicale de la compétence technique
Francis Lelong est un serial-entrepreneur qui connaît la musique et l’IA, la première pour avoir dirigé Qobuz de 2018 à 2020, la seconde pour en faire le cœur de l’entreprise qu’il a fondée il y a six ans, Alegria.tech, qui forme les entreprises à bien utiliser l’IA. Soit deux ans avant le lancement de ChatGPT, qui allait faire découvrir au grand public la puissance de l’intelligence artificielle. Alegria, quand l’IA se niche dans ce nom espagnol qui veut dire bonheur, allégresse, voire l’extase. L’IA, promesse d’extase pour le monde de la musique et pour l’humanité?
ResMusica : Votre métier est de former les professionnels et les citoyens à maîtriser l’intelligence artificielle, l’IA, et en même temps vous alertez sur un certain nombre de risques graves. Du coup, on fait quoi ?
Francis Lelong : C’est compliqué. Si vous me demandez quel est le sujet qui va concrètement avoir le plus d’impact sur les gens dans les cinq ans à venir, pour leur emploi et pour leur pouvoir d’achat, c’est l’IA. L’IA est une révolution technologique différente des précédentes, qui ont provoqué des phénomènes de “destruction créatrice”, avec des métiers qui disparaissaient et qui étaient remplacés par d’autres, comme les chevaux par les voitures, les porteurs d’eaux par les plombiers. Beaucoup disent que ça va se passer de la même manière avec l’IA, mais je ne le crois pas, parce que l’IA nous défie sur notre intelligence même, on ne peut pas concourir.
RM : Vous ne croyez pas que l’IA va créer plus d’emplois qu’elle va en remplacer ?
FL : Je pense que ceux qui le disent proposent un roman auquel ils ne croient pas eux-mêmes. On estime qu’avec un robot conversationnel comme ChatGTP, un salarié est 30 à 40% plus productif. Pour le développement de code, un développeur équipé des dernières générations d’agents IA est 5 fois plus efficace ! Cela veut dire que pour une entreprise qui a cinq développeurs, elle devra multiplier par cinq son activité pour conserver ses effectifs : il y a toutes les chances qu’elle réduise ses effectifs. Il faut bien faire la différence entre d’un côté les IA conversationnelles de type ChatGPT, qui ne peuvent pas dépasser quelques dizaines de pourcent de gains de productivité, des agents IA comme Claude Agent qui travaillent à notre place.
RM : C’est un scénario très sombre !
FL : Si on reste sur le cas des développeurs informatiques, ces départs pourraient être compensés par des recrutements dans des entreprises qui n’avaient pas de développeurs, et qui pourront désormais intégrer ces compétences et faire du développement en interne. On est sur une rupture, rien n’est écrit, il faut surtout se préparer et s’adapter.
RM : Vous avez touché à plein de secteurs différents, du succès de la plateforme de vente en ligne Sarenza à la direction de Qobuz et en passant par la formation à l’IA aujourd’hui. Comment le monde culturel réagit ?
FL : Au Festival de Cannes, la prise de conscience est là, et l’inquiétude porte sur toute la chaîne de valeur. Le Festival refuse les films fait par IA, mais l’IA peut être utilisée à tous les stades de la création, dès le scénario. Il y avait un “Village Innovation” au Festival, avec des conférences. Il y a beaucoup d’hésitation, la profession n’arrive pas à se positionner entre des acteurs historiques et des jeunes créateurs qui veulent s’autoproduire pour proposer plus de créativité.
RM : Certains font la promesse de créer un film de “qualité blockbuster” pour 250.000$ grâce à l’IA…
FL : Un film entièrement réalisé à l’IA appartient plutôt au monde de l’animation qu’au monde du cinéma. Dans le cinéma et la télévision, l’IA va être utilisée pour faire des doubles numériques, pour rajeunir les acteurs, les recréer après leur mort, ou pour compléter des scènes manquantes. Les spectateurs pourront s’intéresser et tomber amoureux de créations purement numériques, c’est déjà le cas sur des plateformes de contenu comme OnlyFans dont certains comptes ont des dizaines de milliers d’abonnés payants. L’évolution qui me paraît plus préoccupante est la capacité de l’IA à créer des contenus qui correspondent parfaitement à nos goûts personnels, et à nous enfermer dans notre bulle. Si nous confions toute notre vie personnelle et intime à une IA, elle aura une telle masse d’information qu’elle pourra nous donner exactement les contenus qui nous plaisent. Et nous couper des autres.
RM : Pour la musique en particulier, comment le secteur réagit-il ?
FL : Le monde musical a connu le succès puis la chute du CD, il a retrouvé des couleurs avec les plateformes de streaming comme Qobuz, le concert a repris une place déterminante dans le financement, et tout récemment les majors sont allées très vites pour signer des accords avec les plateformes comme Netflix, où la question de la lutte contre les contenus par IA est traitée. Elles ont été plus rapides que les acteurs du monde juridique par exemple ! Ceci dit, la pression économique va être énorme : une plateforme de films ou de musique redistribue 60 à 70% de ses revenus aux ayants-droits, donc ils vont être très intéressés à ce que leurs abonnés payent pour des contenus sans coûts…
RM : Et les chanteurs, les compositeurs ?
FL : Il y a des questions à tous les étages : l’impact sur la créativité, l’IA qui copie tout des scénarios aux acteurs, le ressenti des fans, mais surtout on est à ce moment incroyable où une technologie fait tomber la compétence technique. C’est vrai pour l’image, le code informatique on en a parlé, mais aussi pour la composition musicale. Il n’y a plus besoin de connaître la technique de la musique pour composer de la musique ! Cela va redistribuer les cartes, et perturber les modèles économiques. D’autant qu’il y aura bien la volonté des États-Unis de pouvoir exploiter sans frein la créativité et tout ce qui constitue la personnalité des créateurs et des gens, recréant ainsi le Far West, et d’autres États qui seront directement intéressés à déstabiliser notre société par des fausses informations, des usurpations d’identité… et ça fonctionnera aussi longtemps que l’on continuera à marcher sur la tête en rémunérant mieux une fausse information qu’une vraie information !
RM : La France et l’Europe sont-elles armées dans un tel contexte ?
FL : En France, il y a bien la proposition de loi Darcos qui veut instaurer une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle, mais pour moi elle est inapplicable. Le bon échelon est l’échelon européen. Le règlement européen sur l’IA n’est pas parfait, mais il fonctionne, il dit notre conception de nos valeurs.
RM : Concrètement, quelles personnalités politiques en France vous paraissent les mieux en prise avec les défis, notamment dans la perspective de l’élection présidentielle ?
FL : Je n’ai pas encore vu de projets ni de mesures à la hauteur de cette révolution. Pour le moment, je n’ai vu que des corporatismes qui défendent leur beefsteak. Le sujet n’est pas simple, je travaille à un livre qui permettra de donner des pistes.
RM : Pour les jeunes qui arrivent en ce moment sur le marché du travail maintenant, c’est extrêmement difficile. Et le sujet est absent du débat public.
FL : Oui. On sait que le modèle du professeur devant 30 élèves ne fonctionne plus. Mais on sait que le vivre ensemble dans l’école est crucial. On sait qu’on n’a plus besoin de stagiaires pour faire des tâches ingrates, répétitives et sans valeur, mais on sait qu’il est essentiel d’intégrer les jeunes dans les entreprises pour qu’ils interagissent dans le collectif et développent leur compétence et apportent leur créativité. IBM a indiqué qu’ils n’ont plus besoin de stagiaires, remplacés par l’IA, mais qu’il reste indispensable d’accueillir des stagiaires : il faut réinventer les missions qu’on leur donne, la valeur de leur contribution.
RM : L’IA peut-elle être réellement créative ?
FL : Quand je vois les séries qui sont produites aujourd’hui, l’uniformisation est déjà là. Dans la musique, l’industrie n’a pas attendu l’IA pour produire des groupes musicaux stéréotypés, formatés et sans imagination. A côté de ça, la France a démontré une capacité à résister à l’uniformisation culturelle, c’est sa fameuse exception “culturelle”. Ça coûte cher, mais ça fonctionne.
RM : Les jeunes générations vont-elles trouver leur place dans cette industrie culturelle ?
FL : Je crois qu’il y a aura deux écosystèmes qui vont coexister, l’industrie actuelle, et puis une jeune autoproduction, créative, tirant profit des nouvelles possibilités, et qui va progressivement trouver ses financements et sa place.
RM : Est-ce qu’il y a quelque chose que l’IA ne remplacera jamais ?
FL : Ma conviction est qu’il y aura toujours des humains qui racontent des histoires.












