À la tête d’une distribution de haut vol, Christophe Rousset insuffle vie et passion à un maillon manquant entre Gluck et l’école napolitaine finissante. Une découverte qui réjouira tous les amoureux de l’opéra italien du XVIIIᵉ siècle.
Le festival de musique ancienne d’Innsbruck 2025 aura été l’occasion de deux découvertes musicales majeures, l’Ifigenia in Aulide (1718) de Caldara et l’Ifigenia in Tauride (1763) de Traetta. Seul le deuxième ouvrage, semble-t-il, a été jugé digne d’intéresser le public discophile. Il est vrai que l’esthétique musicale de Traetta, à l’instar de celles de ses contemporains Gluck, Jommelli et Sacchini, frappe l’auditeur par son recours à des formes musicales traditionnelles, mais également par ses tentatives de « moderniser » l’opera seria en y introduisant différents courants propres à la sensibilité de la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Créé à Vienne juste un an après l’Orfeo de Gluck, avec dans le rôle d’Oreste le castrat Gaetano Guadagni, créateur également du rôle d’Orfeo, l’opéra Ifigenia in Tauride fait bel et bien partie de ces opéras dits « réformés » que l’on écoute aujourd’hui avec le plus grand intérêt. Encore très tributaire encore de l’aria ABA’, l’ouvrage fait la place belle au récitatif accompagné, aux ensembles vocaux et surtout au chœur, ce dernier jouant un véritable rôle dramatique dans une action qu’il ne fait pas que commenter. En cela, il se détache très nettement des opéras napolitains encore en vigueur dans les années 1760, et cela pour le plus grand bonheur de tous.
L’action, on s’en doute, est peu ou prou la même que celle de l’Iphigénie en Tauride de Gluck. Y a été introduit le personnage de Dori, qui en trahissant le tyran Toante et les prêtres du temple, aide le fidèle Pilade à sauver du sacrifice son ami Oreste, condamné à être exécuté par Iphigénie.
Du côté des performances vocales, l’enregistrement regorge de très belles découvertes. Au grain de voix plus dramatique que les deux autres sopranos, Karolina Bengtsson savonne quelque peu ses vocalises même si elle propose une prestation de belle qualité. Suzanne Jérosme, en Pilade, impressionne par un joli timbre argenté et des vocalises à la vitesse supersonique. Non moins virtuose, Rocío Pérez dispose d’un timbre rond, frais et charnu, d’un suraigu puissant et nourri et d’un flair dramatique qui lui permet de rendre compte de la complexité des sentiments d’Iphigénie. En Toante le ténor australien Alasdair Kent possède lui aussi tous les atouts vocaux pour faire vivre un personnage tout d’une pièce : des vocalises acérées, des aigus percutants et un timbre d’une grande beauté qu’on espèrerait entendre dans un rôle de personnage plus sympathique. Le contreténor polonais Rafał Tomkiewicz sera sans doute une révélation. Dans le rôle conçu pour Guadagni, il triomphe non pas par la virtuosité vocale mais par l’onctuosité de la ligne vocale, par un legato rond et crémeux et surtout par l’expressivité de son chant. Ses airs ainsi que son duo avec Iphigénie comptent ainsi parmi les plus belles réussites de la partition.
À la tête de ses Talens Lyriques, Christophe Rousset est l’artisan de cette belle réussite musicale. Énergique sans être frénétique, sa direction vive et précise soigne aussi bien les parties solistes que les ensembles instrumentaux et les chœurs. On notera enfin la belle participation de l’ensemble vocal NovoCanto, très sollicité dans cet opera seria réformé où la place du chœur est une remarquable innovation.