Dans le Salon Boireau, le concert monographique de Sofia Avramidou, invitant l’excellent ensemble bordelais Proxima Centauri, est le temps fort de la première saison de résidence de la compositrice grecque à l’Opéra National de Bordeaux.
Formée à Thessalonique où elle est née, Sofia Avramidou suit en parallèle des études de chant traditionnel et un cursus académique à l’Université où elle obtient un bachelor et un master de composition. Elle part en Italie pour se perfectionner auprès d’Ivan Fedele à l’Accademia di Santa Cecilia avant son arrivée à Paris (Cursus de composition et d’informatique musicale de l’Ircam) où elle est aujourd’hui installée. Entendues pour certaines d’entre elles en création française ou dans une nouvelle version, les six pièces du concert, du solo au quintette, nous font pénétrer dans l’univers singulier de la compositrice qui puise aux sources littéraires (contes, légendes et autres récits fantastiques) pour nourrir un imaginaire foisonnant et une riche palette d’émotions.
Vers le théâtre musical
Scène VI (2014 – révision en 2022), qui invite sur le plateau le flûtiste Sylvain Millepied, est une pièce fantasque dont l’enjeu est de mêler au souffle et au son de l’instrument deux alexandrins extraits du Cid de Corneille. Ainsi la voix de l’interprète projetée dans le tuyau de l’instrument hybride-t-elle le son de la flûte, engageant un espace de tension énergétique et survoltée. L’engagement de Sylvain Millepied est total pour tenter d’articuler l’indicible. C’est la voix toujours, et plus particulièrement la sonorité des mots qu’elle produit, qui est au centre de VoCx. Écrite pour clarinette et bayan en 2015, la pièce connait une nouvelle version pour saxophone soprano et accordéon sous les doigts de Marie-Bernadette Charrier et Bastien Pouillès. Souffle et instances bruitées (percussions des clés et des boutons) animent l’espace de résonance avant que les deux instruments ne fassent advenir la couleur et déploient un spectre harmonique qui s’enrichit à mesure. VoCx est un petit théâtre de sons où le saxophone agile de Marie-Bernadette Charrier semble avoir le dernier mot. Comme le flûtiste Sylvain Millepied, le violoncelliste Benjamin Carat, seul en scène, donne de la voix dans La Légende « St Martin » (2017) qui s’inspire du Monologue de Jean Cocteau « Je l’ai perdue ». Un foulard autour du manche de l’instrument étouffe les cordes dans une première partie où le violoncelle est plus percuté que joué. Un dialogue musclé s’instaure entre le musicien-acteur, butant sur une phrase rageusement répétée, et les sonorités d’un violoncelle qui semble réagir aux imprécations de l’interprète : un théâtre musical qui implique le corps tout entier du musicien.
Comme chez Aperghis, les instruments eux-mêmes peuvent parler chez Avramidou. What can that be but my apple-tree? (« Qu’il y a-t-il derrière mon moulin sinon mon pommier ? ») de 2023 est un cycle de cinq saynètes pour quatuor à cordes au format des Alla Breve/, création mondiale (disponible à l’écoute sur le site de France Musique) d’après le conte cruel de Grimm, La Jeune fille sans mains. Rien de descriptif dans cette trajectoire sonore balisée par des termes de caractère (expressif, incarné, dansant, douloureux, furieusement) mais la recherche d’un espace émotif du son sollicitant les techniques de jeu étendues sur les cordes. Sous les archets délicats du quatuor (Constance Ronzatti et Céline Jean-Carat au violon, Camille Havel à l’alto et Benjamin Carat au violoncelle), l’émergence de la ligne mélodique, aussi fragile que sensible dans le IV, confine à l’émotion.
Avec les saxophones de Marie-Bernadette Charrier
Réinventé pour et avec Marie-Bernadette Charrier, When the Wolf met Peter (un remake de Pierre et le loup), écrit à l’origine (2015) pour clarinette, fait peau neuve ! On apporte sur scène un saxophone soprano fixé sur un pied et doté d’un bocal de baryton et d’un petit tuyau de bambou à son extrémité. Mais c’est le saxophone alto que joue l’interprète, tirant de l’instrument une sonorité de chalumeau/shofar inouïe : mélopée presque ritualisante que viennent interrompre les apartés très étranges du saxophone soprano hybridé. Dépouillé de son embouchure, l’alto poursuit sa métamorphose, générateur de souffle et de détonations énergétiques qui mettent notre interprète en transe ! On retrouve la saxophoniste (au ténor cette fois) dans Absurd reasonings (2024), la pièce la plus récente du programme, pour quintette avec piano. Sofia Avramidou s’empare du mythe de Sisyphe, héros condamné à rouler un lourd rocher jusqu’au sommet d’une montagne : l’œuvre est courte mais fascinante où la précision de l’écriture et la tension qu’elle fait naître opèrent sous la maîtrise du geste des cinq musiciens.
Hommage au maître Fedele
Le pianiste Daiki Abe est soliste dans les trois Études australes d‘Ivan Fedele, que Sofia Avramidou a tenu à insérer dans le programme pour honorer le maître qui a compté dans sa trajectoire de jeune musicienne. Tierra del fuego, qui ouvre le concert, embrasse tout le clavier du piano, alliant envergure virtuose et richesse de la résonance. Platea di Weddell joue sur l’opposition des registres ; entre profondeur abyssale et lumière aveuglante, l’écriture exigeante évoque le piano « à trois mains » de Liszt. Cap Horn fait apprécier la maîtrise du jeu et la digitalité prodigieuse de Daiki Abe, mêlant puissance du geste et légèreté du toucher : un bel hommage rendu au compositeur et pédagogue italien trop peu joué sur la scène française.
Le rendez-vous est pris avec Sofia Avramidou et l’Orchestre National de Bordeaux qui mettra sur le pupitre deux pièces d’orchestre de la compositrice lors de sa seconde saison de résidence.