Brahms à la toute jeune Source Vive, Mozart à la Grange au Lac… Démarre une ère nouvelle pour les Rencontres Musicales d’Évian, point d’orgue d’une saison annuelle (concerts toute l’année, résidences, enregistrements…), dans le brassage suivant affinités de générations d’artistes.
Désormais chacune chez soi. La musique de chambre a son lieu dédié avec la nouvelle salle de concert de la Source Vive, conçue pour elle. La musique symphonique établit, elle, ses quartiers d’été comme d’hiver sur le plateau agrandi de la Grange au Lac. Pour Renaud Capuçon, directeur artistique de la manifestation, à chaque édition son intégrale. On aurait pu attendre, pour l’inauguration de la Source Vive, un baptême musical différent, peut-être plus festif. Renaud Capuçon nous fait a contrario entrer de plain-pied dans le cœur même de sa programmation, avec l’ « épisode 1 » de l’intégrale de la musique de chambre de Johannes Brahms, compositeur à l’honneur cette année.
Les plaids et pendrillons laineux qui compensent acoustiquement l’absence de public durant les séances de répétitions ont été retirés, et chacun a pris sa place sur les banquettes de cuir. Le moment est unique, excitant. Dans quelques secondes le son de la Source Vive va nous être révélé. Aucun discours, aucune solennité…la musique et seulement elle. Deux jeunes musiciens, María Dueñas et Denis Kozhukhin ont l’honneur d’ouvrir le concert avec la Sonate pour violon et piano n°3 op.108. La violoniste s’en empare avec fougue et une exaltation telle que le Presto agitato s’enflamme, sous un jeu tendu au taquet. La salle, organe vivant, a réagi dès les premiers coups d’archet : l’Allegro initial sonne énergique, vif, l’acoustique donnant brillance aux aigus d’une légère acidité, et chaleur au registre médium du violon dans l’Adagio. Le piano de Khozukhin apporte par ses élans généreux la respiration nécessaire à ce jeu d’archet tout en panache. En seconde partie, Renaud Capuçon s’est entouré de trois de ses complices musiciens pour un impétueux Quatuor avec piano n°3 op.60. Dans l’allegro initial, le piano d’Emanuel Ax offre un écrin rond et chaleureux au trio à cordes très uni dans l’intensité du son. Le Scherzo tout en vigueur et urgence laisse place à la tendre et subtile expressivité du violoncelle de Yo-Yo Ma dans l’Andante. S’instaure un dialogue avec le violon de Renaud Capuçon dont le lyrisme exalté s’épanouit dans une aura sonore intense, projetant le Finale dans un élan ininterrompu. L’alto de Timothy Ridout impose sa présence sensible, plus discrète mais très remarquée.
Il se distingue le lendemain, ouvrant l’épisode 2 de l’épopée brahmsienne, en duo avec Guillaume Bellom. Les deux musiciens tirent le meilleur parti de l’acoustique flatteuse de la salle dans la Sonate pour alto et piano op.120 n°2 (originellement pour clarinette), laissant respirer cette musique avec naturel. La sonorité veloutée de l’alto habille une ligne mélodique souple et superbement phrasée, mise en valeur par le relief et la présence structurée et élégamment expressive de la partie de piano. La salle révèle ici ses plus beaux atours acoustiques, offrant clarté sonore et richesse harmonique. La Sonate pour violon et piano n°1 op.78 dite « Sonate de la pluie » est une œuvre au long cours, dont Renaud Capuçon et Emanuel Ax s’emparent du ton élégiaque avec ferveur. Puis Stefan Dohr rejoint le violoniste et cette fois Denis Khozukhin dans le Trio pour piano, violon et cor op.40, né d’une balade en forêt et composé alors que Brahms venait de perdre sa mère. Le cor se coule d’abord dans le tapis harmonique du piano qui joue dans cette œuvre un rôle de second plan. L’impression de halo sonore flottant à l’écoute des premières mesures se dissipe peu à peu, le cor prenant réellement sa place expressive dans le mélancolique Adagio mesto, puis trouvant la netteté de l’articulation dans le Finale tout en vivacité.
On serait tenter de dire sans nécessairement vouloir faire un « bon mot » qu’avec ces deux concerts, les musiciens ont essuyé avec succès les plâtres. Parfois la saturation sonore a pu gêner. La Source « vive » porte bien son nom : extrêmement réactive elle possède une énergie que les interprètes devront apprendre à dompter, mais en outre, comme une robe de grand couturier, comme aussi le plus beau des instruments de musique entre les mains d’un luthier, elle fera probablement l’objet de menus ajustements pour parfaire sa somptueuse acoustique.
Après ces deux concerts, on est tout aussi heureux de retourner dans la Grange au Lac pour une soirée symphonique. Ambiance viennoise avec la Camerata Salzburg chez elle dans Mozart et son « jumeau » resté dans l’ombre Joseph Martin Kraus. Trois œuvres au programme dans le sillage du mouvement Sturm und Drang : une Ouverture d’Olympie de Kraus parcourue d’éclats tempétueux, suivie du Concerto pour piano n° 20 K.466 de Mozart, véhément, orageux (premier mouvement), le piano sous les doigts de Sunwook Kim s’imposant par l’affirmation du discours, moins dans le souci de la sonorité que dans la volonté de projection sonore y compris dans la Romance centrale chantante sans affectation. Par son jeu vif et vigoureux, le pianiste se hisse dans le Finale à la forte personnalité de cet orchestre, particulièrement enthousiasmante dans la Symphonie n°41 « Jupiter » K551. Formation hybride (trompettes naturelles et timbales d’époque), dirigée par son premier violon Guillaume Chilemme, elle emporte l’adhésion totale du public dans une interprétation toute en reliefs et couleurs de cette symphonie qui s’achève par un fugato aussi limpide que vif.