La 44e édition du mythique Festival international d’opéra baroque invite Christophe Rousset à faire entendre dans la température idéale de la Cour des Hospices sa version d’un des plus beaux opéras de Haendel.
1735 : année héroïque pour Haendel qui ne rate pas son entrée à Covent Garden avec les créations, à quelques mois d’écart seulement, de son magnifique Ariodante et de son grand chef-d’oeuvre Alcina ! Deux œuvres une fois encore inspirées par l’univers chevaleresque de l’Orlando Furioso, formant, avec son Orlando de la plus belle eau de 1733 ce qu’on pourrait sa Trilogie de L’Arioste.
Sur trois heures de musique (la durée « wagnérienne » des grands Haendel), l’enfilade des airs (la matière de la manière Haendel) d’Ariodante suit le plus mince des arguments : Polinesso, amoureux sans retour de la princesse Ginevra, et accessoirement prétendant au trône écossais, ourdit, avec l’aide de Dalinda, amoureuse sans retour de Polinesso, une machination destinée à salir auprès du Roi d’Ecosse, la réputation de celle qu’il convoite. Un plan machiavélique au terme duquel (Dalinda-aime-Polinesso-qui-aime-Ginevra-qui-aime le chevalier Ariodante) tout rentrera dans l’ordre, lieto fine alors en vigueur oblige. Tout ça pour ça, serait-on tenté de conclure en passant son chemin, si cet imbroglio sentimental où la Jérusalem délivrée de la grande histoire n’avait inspiré au grand compositeur au moins deux pages majeures : les interminables (pour le plus grand bonheur de l’auditeur) « Scherza infida » et « Dopo notte, atra e funesta ».
Bien que manquant un peu d’engagement sur les récitatifs, la lecture probe de Christophe Rousset fait entendre le son bien connu des Talens lyriques, ici de bout en bout d’un classicisme tranquille, même les deux cors accompagnant le Roi d’Ecosse sur « Voli colla sua tromba ». Dolorisme déchirant de « Scherza infida » presque allant, motricité rythmique de »Dopo notte, atra e funesta » d’un Christophe Rousset presque dansant… Cette belle interprétation se voit toutefois ternie par les coupes nombreuses qui ramènent l’opéra à 2h15. Ce qui ne manque pas d’étonner, voire de détonner dans le temple de la musique baroque qu’est Beaune depuis 44 ans. On se souvient naguère encore combien Stéphane Fuget ne craignait pas in loco d’allonger de quelques pages méconnues Le Couronnement de Poppée, opéra autrement exigeant sur la durée. La coupe la plus dommageable concerne les ballets, comme c’est trop souvent l’usage depuis qu’Haendel lui-même, qui les avait rajoutés pour la danseuse Marie Sallé, les avait enlevés lors de la reprise de l’œuvre un an plus tard, après les avoir recyclés dans Alcina. Ce qui n’avait pas empêché Robert Carsen d’en faire en 2023 le miel de sa belle production pour l’Opéra de Paris. Ce n’est pas le cas en 2026 pour Christophe Rousset, également peu intéressé par les récitatifs d’Oduardo, le personnage ayant été quant à lui carrément renvoyé de la distribution !
Tous les autres rôles sont bien là. Et superbement distribués. D’une ligne claire qui conviendrait parfaitement à l’Ottavio de Mozart, Nick Pritchard se fait remarquer à chacune de ses apparitions dans les interventions de Lurcanio, comme Nahuel di Pierro qui dans le Roi d’Ecosse projette une belle égalité des registres. Pour viriliser Polinesso, Margherita Maria Sala ne craint pas de forcer son organe mais, même un cran en-dessus du terrifiant Christophe Dumaux, tient bien son rôle de méchant de service. Petite sœur de son émerveillante Constance à Nancy avec Tiphaine Raffier, la Dalinda de Michèle Bréant éblouit par la même grâce vocale, et par sa capacité de faire entendre, comme au Carmel de Poulenc, quelques aigus irisés d’un rafraîchissant naturel. Quel chemin vite parcouru pour Marie Lys, depuis la Second Woman du « scandaleux » Didon et Enée de Franck Chartier, revue dans les premiers plans du Mitridate d’Emmanuelle Bastet, ici Ginevra bouleversante d’intériorité dans le dépouillement de « Io ti bacio », à l’aigu saisissant dans « Si, morro », faisant jeu égal en terme d’incarnation avec le sensationnel Ariodante d’Eve-Maud Hubeaux : quel chemin également parcouru pour cette dernière depuis son apparition dans Die Tote Stadt à Bâle dans la première incursion lyrique de Simon Stone ! Dominant physiquement toute la production par un ensemble masculin brodé d’or et d’argent (malicieuse équivalence moderne de l’armure du fond des âges) prolongé de talons et d’un chignon, son Ariodante, très à l’aise dans le sillage d’Anne Sofie von Otter, même dans les deux octaves d’un dernier air qu’on aimerait ne jamais voir finir, illumine une soirée mémorable que, malgré ses qualités, l’on a du mal à imaginer telle quelle en référence discographique, comme il est généralement d’usage après les concerts des Talens Lyriques.