Au menu de la très nourrissante première semaine de la 44e édition du Festival international d’opéra baroque : Bomba Flamenca par La Tempête, Ariodante par Les Talens Lyriques, la Messe en si par Vox Luminis, John Dowland par Zachary Wilder et… Peau d’Âne par La Demeure.
Une Peau d’Âne toujours d’actualité à La Lanterne Magique
« Il était une foué… » L’entame est magnétique. Mais tout autant la voix de la comédienne Alexandra Rübner. Magique comme la baguette des contes. Ayant « tout manigancé », sûre de ses effets, captant d’emblée petits et grands, cette nouvelle Fée des Lilas hypnotise son auditoire une heure durant avec une malicieuse narration en vieux français du poème de Charles Perrault : un procédé qui fait entendre les consonnes muettes des fin de mots (on entend ainsi : « un palaisse… des caparaçonsses… mille chagrinsses… ») aussi réjouissant que commode pour les têtes blondes suant génération après génération sur les pupitres des écoles. On oublie ainsi très vite la grande économie de moyens du dispositif installé dans la salle de La Lanterne Magique, ex-abri des caves de la maison Calvet aménagée en 1996 en salle de spectacle de 500 sièges : d’une malle s’extirperont les robes couleur du temps, de lune, de soleil, d’âne, et d’une viole de gambe quelques fragrances de temps évanouis : Marin Marais, Michel Lambert, l’Anonyme Une jeune fillette, ainsi que quelques clins d’œil incontournables à ce classique d’aujourd’hui, le Peau d’Âne de Michel Legrand. Un contrepoint musical et sororal assuré avec un discret second degré par la gambiste Claire Gauthrot, dont le rouge de la robe est à l’aune du brûlant de la fable, jusqu’à la conclusion hélas toujours d’actualité : « Le conte de Peau d’Âne est difficile à croire mais tant que dans le monde on aura des enfantssses… »
Une Messe en si chavirante à la Basilique Notre Dame
« Inspiré et plein d’humilité face à la musique de Jean-Sébastien Bach » : Maximilien Hondermarck, directeur artistique depuis 2024 de la manifestation fondée par Anne Blanchard et Kader Hassissi, ne pouvait mieux définir en préambule la singularité de Lionel Meunier, fondateur en 2004 de l’ensemble Vox Luminis.
Ils chantent, lui aussi : chef à peine décelable, n’étaient une main, une tête ou une partition impulsives, une poignée de regards circulaires ou de gratitude, Lionel Meunier complète le pupitre des basses sur l’hémisphère choral qui domine l’orchestre. Tous les interprètes sont visibles, le groupe (15, ou 12 sur le Qui tollis) se défaisant à l’envi pour laisser la lumière à d’excellents solistes, soudain seuls sur le pourtour ou au centre de l’orchestre : mention spéciale au Benedictus en apesanteur de Jonathan Hanley et à l’Agnus Dei bouleversant de Matthias Dähling. Des déplacements gracieux et toujours musicaux, en phase avec l’immarcescible beauté de cette musique mais aussi de l’interprétation qui nous en est rendue, assurément une des meilleures entendues ce jour.
Le portique introductif de la messe la plus longue de l’histoire de la musique, généralement massif ailleurs, naît ici du silence dans lequel le Dona nobis terminal (lui aussi la plupart du temps conclu en majesté) la ramènera. Même dans les passages à grande vitesse, le son de l’orchestre, à l’aune de la qualité vocale, reste d’une enveloppante beauté, seules les timbales restant un peu noyées dans l’acoustique réverbérante du lieu. Des quinze numéros de la partition, ciselés avec une savante science du crescendo, émergent un Gratias au legato confondant, un Crucifixus littéralement planté de clous. Comme Lionel Meunier, chaque fois très attentif à la résonance qui suit la dernière note, voilà un concert qui résonnera longtemps, invalidant au plus près de son génie les mots de Bach qui qualifiait lui-même de « pauvre composition » sa Messe en si mineur, une des oeuvres les plus inspirées nées d’un cerveau humain. Lionel Meunier exprime in extremis avec beaucoup d’humour (« On ne me demandera plus aux repas de famille : alors tu chantes quand à Beaune ? ») son grand bonheur d’avoir enfin été invité par le Festival d’une musique dont il est un des vibrants ambassadeurs. Une vraie rencontre.
Farewell, Love: un John Dowland revenu de tout dans la Salle des Pôvres
Concluant dans l’intimité la première des quatre sessions du festival ouverte en fanfare par la spectaculaire Bomba Flamenca de La Tempête, le récital conçu par Zachary Wilder remonte le temps jusqu’à John Dowland, jusqu’à A Pilgrim’s Solace (La Consolation du pélerin) son autobiographie musicale, dernier cycle d’ayres composé en 1612, sur des poèmes de son contemporain John Donne. Le mélancolique Dowland passa une bonne partie de sa vie durant à briguer le poste de musicien pour le luth à la cour d’Angleterre avant d’abandonner quasiment la composition une fois son vœu réalisé. Il souhaitait dans son ultime recueil tester des possibilités encore inexplorées par lui. Il professait aussi ne plus vouloir courir à la poursuite de ce qui lui avait nui, ni désirer « ce que nul autre homme ne peut obtenir ». D’où le titre du récital : Farewell, Love, donné dans l’impressionnant alignement carmin des lits de la Salle des Pôvres des Hospices de Beaune.
Des 22 pièces de ce recueil désabusé, Zachary Wilder, pousse épanouie du Jardin des Voix 2013, en a choisi une moitié, qu’il interprète avec un investissement sensible, entrant dans le vif du sujet, ne s’attardant pas sur les quelques chausse-trappes (« To Ask for All thy Love »), se libérant progressivement (« Love Those Beams That Breed ») au fil d’un corpus effectivement plus exigeant qu’il n’y paraît d’abord, entre quelques oasis instrumentaux dévolus aux talentueux accompagnateurs de ce récital original : les deux violes de Mathilde Vialle et Hyérine Lassalle, le luth de Thibaut Roussel. Autour de Dowland, Zachary Wilder a convié quelques collègues de son temps : Lawes, Hume, Coprario, Preston (irrésistible ground « Uppon La Mi Ré »), et même un superbe Anonyme sur fond de basse obstinée (« O Death Rocke Me to Sleep »). Mélancolique (les yeux) et optimiste (le sourire), Zachary Wilder referme cette heure riche d’enseignements avec deux bis : non, comme on s’y attendait dans un tel contexte, le célébrissime « Flow, my tears », mais les tout aussi populaires « Greensleeves » dans un arrangement découvert à la BNF par Mathilde Vialle, et le « Music for a while » de Purcell. Deux pièces, comme le « So Parted You » de John Coprario, parfaitement en phase avec la touchante vocalité du ténor américain.
Crédits photographiques : © Ars essentia / Festival de Beaune
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