Après des Indes galantes d’une impressionnante vacuité, on n’attendait pas grand-chose de La Flûte enchantée par Clément Cogitore. On a finalement failli être déçu en bien par cette seconde réalisation lyrique du cinéaste français, autrement plus intéressante, du moins sur le papier.
Contrairement à l’idée malhonnête que même le très bon documentaire de Philippe Béziat avait répandue, à savoir que les voix discordantes à leur sujet émanaient d’un intelligentsia s’effarouchant de la nouvelle prise de la Bastille par un public qui n’avait encore jamais mis les pieds à l’opéra, Les Indes galantes version Cogitore resteront dans l’histoire davantage par ce haut fait (qui peut résister à la chorégraphie de Forêts paisibles ?) que par sa dramaturgie absente et son désert scénographique. Force est de reconnaître cependant que pour La Flûte enchantée, qui a ouvert sous les huées la 78e édition du Festival d’Aix-en-Provence, Clément Cogitore tente cette fois quelque chose.
En 1791, Schikaneder avait prévu un grand divertissement populaire. En 2026, Cogitore voit dans La Flûte enchantée « un requiem pour l’enfance ». Composé en plein siècle des Lumières, une époque pleine d’espoir pour l’humanité, le singspiel initiatique de Mozart a traversé le temps pour buter sur un aujourd’hui qui force les yeux des plus optimistes à se dessiller quant à l’incapacité humaine à se défaire de ses démons. La première image montre un mensonge vidéographié : un Théâtre de l’Archevêché en ruines dans une sorte d’Aix année zéro ! Suivi des reliefs quant à eux bien réels de l’Allemagne année zéro de Rossellini grouillants d’enfants abandonnés à eux-mêmes, avant d’être recueillis par des sortes d’assistantes sociales (les Trois Dames). Cogitore va suivre la reconstruction jusqu’à l’âge adulte, de 1945 aux Trente Glorieuses, de deux d’entre eux : Tamino et Pamina, enfants donc, puis adolescents, doublés par les chanteurs souvent vus en transparence, avant d’être enfin remplacés par ces derniers. L’initiation de Tamino et Pamina devient l’initiation à une vie d’homme et de femme dans un monde sortant du chaos. Rien moins que la renaissance de l’humain : beau projet, par ailleurs thématique de l’édition 78 imaginée par le regretté Pierre Audi : En quête d’humanité.
L’actuel état des démocraties compromet cependant, pour Cogitore, ce pari sur la jeunesse, le pessimisme du metteur en scène contaminant jusqu’au décor d’Alban Ho Van : quasi aux abonnés absents à l’Acte I, aussi sinistre que celui des Indes, inféodé à une vidéo omniprésente et aux contours assez disgracieux pour le spectateur qui n’est pas dans l’axe, les images débordant des limites du trio d’écrans qui les diffuse. Mieux pourvu esthétiquement, même si sous-employé, le monde de Sarastro (celui des décideurs de la planète) s’agite à cour et à jardin derrière les vitres anthracites d’édifices évoquant les sièges des banques du monde entier. Les costumes n’échappent pas à la sinistrose générale de cette Flûte à des années-lumières de celles qui l’ont précédée à Aix, notamment la dernière, autrement enchantée, de Simon McBurney en 2018. De fugaces tentatives colorées finales ne dissiperont pas le sentiment que c’est le monde de la Nuit qui planera encore longtemps sur une « civilisation » à fuir, dont même Papageno et Papagena, peu friands de certain « rêve américain », auront toutes les peines du monde à s’extirper. Plutôt que la sagacité de sa vision anxiogène, c’est son peu de goût à créer des images fortes, et plus encore son très relatif talent de conteur que l’on reproche au fil de la soirée à Clément Cogitore.
Cette Flûte Année Zéro a revu aussi sa bande-son. Le chef-compositeur Leonardo García-Alarcón a ourlé le chef-d’œuvre du babil d’un piano forte volubile, du surlignage récurrent de moult phrases d’instruments habituellement intégrés dans la masse, entraînant aussi Cappella Mediterranea dans force embardées et ralentis, le tout ne manquant pas de titiller agréablement l’oreille. Il se passe toujours quelque chose et l’on ne s’ennuie jamais même si contestables peuvent apparaître certaines mesures entendues en amont de leur apparition réelle. Cela dit, personne ne sait à vrai dire rien de ce qui s’autorisait dans la fosse d’orchestre des faubourgs de Vienne à la création de cet opéra destiné à toucher un nouveau public…
Devant composer avec une battue plutôt véloce en ce qui la concerne, la Reine de la Nuit (plutôt Reine des faubourgs ici) de Sabine Devieilhe reste toujours impressionnante. Aussi légère, délicate et fine musicienne, la Pamina de Ying Fang passe du statut d’ancienne élève de l’Académie à celui de révélation. Comme cette dernière, le Papageno de Sean Michael Plumb est ovationné. Mauro Peter, abonné aux Flûtes apocalyptiques (celle de Lydia Steier à Salzbourg, au pessimisme autrement communicatif), est un Tamino robuste, attentif et touchant. Brindley Sherratt possède les notes de Sarastro à défaut d’en pouvoir extraire la noblesse, frustration cependant non rédhibitoire pour interpréter l’inquiétant Commandeur aveugle de Cogitore. Edwin Crossley Mercer est un impérial Specher, Alix Le Saux, Aslhey Dixon et Adriana Bignagni Lesca trois dames aux individualités bien distinctes, celle-ci se distinguant par trop de celles-là. Rodolphe Briand enfile avec un bel appétit l’uniforme d’un Monostatos ici croqué en policier. Emma Fekete apporte à Papagena une rafraîchissante présence. Damien Pass et Jonghyun Park recueillent les miettes des deux prêtres (Clément Cogitore ne sachant que faire d’un « Bewahret euch vor Weibertücken » que, malgré sa beauté, notre époque ne semble plus vouloir entendre) et font montre de l’autorité attendue dans la belle intervention des hommes en armes. Bonne prestation également du côté du Choeur de Chambre de Namur, même lors des chorégraphies d’Evelin Facchini, ni du côté des enfants, très à l’aise avec les dialogues parlés.
Les trois petits chanteurs du Knabenchor de la Chorakademie de Dortmund sont tout à fait à leur place dans cette Flûte dédiée à l’enfance, à l’instar de la dizaine de têtes blondes très présentes et très bien dirigées, âmes de cette utopie transformée en dystopie, dont la radicalité, sanctionnée par les tenants de la tradition, malmène également la bienveillance de l’amateur de concepts forts à l’opéra. Assez touchantes cependant dans cette production en noir et gris, pingre en chocs esthétiques, les dernières images renvoient à la prime, peut-être celle que l’on retiendra : égaré dans l’obscurité du plateau totalement nu de l’Archevêché, un enfant crucifié de lumières.
Crédit photographique : © Jean-Louis Fernandez
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