Le Festival Musical de Namur, sous l’impulsion de son directeur Jean-Marie Marchal, a, cet été, décliné avec une singulière audace le thème des « Voyages » imposé par la Fédération des Festivals de Wallonie.
A la (re)découverte des concerti grossi d’António Pereira da Costa
Le jeudi 9 juillet, l’ensemble lisboète Bonne Corde, sous la direction de sa fondatrice, la violoncelliste et chercheuse Diana Vinagre s’attelle à une tâche d’exhumation salutaire : redonner vie aux Concerti d’Antonio Pereira da Costa. Publiés à Londres vers 1741, ces ouvrages, dont nous avons conservé les parties séparées – à l’exception de celle pour violoncelle patiemment reconstituée par le claveciniste de l’ensemble, Fernando Miguel Jaloto – révèlent une écriture portant à son paroxysme et avec délectation les oppositions de masses entre le concertino des solistes et le ripieno de l’ensemble : on songe par moment presque aux souvenirs des batalhas organistiques de divers maîtres péninsulaires baroques. On sait peu de choses sur ce compositeur a priori ordonné prêtre et maître de chapelle en la cathédrale de Funchal, capitale de l’île de Madère, ni sur les circonstances qui l’amenèrent à écrire puis faire publier cet opus 1. Il est même peu probable qu’il put même entendre ses concerti in situ, car rien ne prouve qu’il disposait de l’effectif idoine pour leur exécution. En outre, au vu des pertes immenses de manuscrits engendrés par le terrible séisme de 1755, ce florilège demeure le seul exemple connu de concerti grossi produits au Portugal ! Si le discours de Da Costa, avec ses mouvements brefs et ses audaces rythmiques — tel l’allegro central de l’opus 1 n°6 en si mineur — peut paraître parfois moins inspiré dans sa maîtrise polyphonique que ses modèles, il gagne à être comparé aux standards de l’époque. Le programme le confronte trois de ses concerti à l’opulent archétype corellien (Opus 6 n°1, publié posthumement à Amsterdam en 1714) et aux audaces expressives et au chromatisme savoureux d’un Francesco Saverio Geminiani (Opus 7 n°2 édité à Londres en 1746).
L’ensemble Bonne corde a gravé pour Ramée six concerti de cet intéressant recueil, dans une distribution des solistes et de l’ensemble sensiblement différente.
L’interprétation, portée par une cohésion quasi symphonique des dix musiciens – ce qui est peu pour les concerti romains de Corelli!- bénéficie de l’écrin modulable du Grand Manège, magnifié par le travail du magicien du lieu, l’acousticien Manuel Mohino. On soulignera la verve et la connivence des deux violonistes du concertino, Yukie Yamaguchi et Guadalupe del Moral, bien connues pour leur collaboration avec divers ensembles spécialisés comme le Bach Collegium Japan, ou le B’rock orchestra pour la première, la Capella Reial de Catalunya ou le Café Zimmermann pour la seconde : leur virtuosité, leur sens du phrasé et le fuité de leur jeu confèrent tout le relief nécessaire aux passages les plus audacieusement virtuoses de toute cette splendide littérature.
Diana Vinagre, à la fois soliste, continuiste et cheffe de l’ensemble, déploie une énergie communicative, notamment dans le superbe et rarissime concerto pour violoncelle en la mineur de Nicola Porpora placé en quasi fin de programme. Son jeu engagé — elle n’hésite pas à donner de la voix pour dicter l’impulsion du mouvement — verse parfois dans une emphase un rien spectaculaire mais n’en reste pas pour le moins constamment tonique et d’une vivifiante expressivité.
Ce concert salué par un public fervent est prolongé, en bis, par une belle relecture du célèbre Se pietà di me non senti extrait du Giulio Cesare in Egitto, de Haendel, subtilement repensé ici pour violoncelle et cordes.
Des vénitiennes quatre saisons …mais chantées !
Le lendemain, 10 juillet, place est réservée à un répertoire tout aussi confidentiel confié à l’Assemblée-Orchestre de Marie van Rhijn. En s’attelant à l’oratorio Il pianto e il riso delle quattro stagioni dell’anno (Les plaintes et les rires des quatre saisons de l’Année) de Benedetto Marcello, la cheffe et claveciniste offre au public namurois une page aussi rare — seulement deux enregistrements discographiques à ce jour – qu’inspirée.
Loin des Quatre Saisons vivaldiennes ultra-rabâchées, Marcello propose ici un oratorio – une fresque théologique et poétique sur un livret attribué au père jésuite Giulio Vitelleschi. L’œuvre relate, en deux temps, la pétrification de la nature face à la Dormition de la Vierge, suivie de sa renaissance spirituelle – avec force fruits, végétaux et arbres dont seul le Printemps semble totalement comprendre et exalter les clés symboliques et les vertus expressives, là où l’hiver avait semé en première partie débâcle et mort lors de l’épisode suivant la Dormition.
Après l’entracte, voici venu le temps de l’Assomption. Le cycle annuel, empruntant aussi son imagerie aux mythes antiques de Perséphone et Déméter, devient alors métaphore où chaque saison prétend à une certaine exclusivité dans sa relation mariale, au gré des échanges oratoires de cette seconde partie : chacune se voit en effet dépositaire d’un mystère – l’Annonciation au printemps, l’Assomption en été, la Nativité de la Vierge à l’automne et l’Immaculée Conception en hiver.
Marie van Rhijn insuffle une fougue communicative à cette partition exigeante, n’hésitant pas à resserrer voire abréger laconiquement les reprises da capo de certains airs pour maintenir une tension dramatique constante. Mais c’est surtout au quatuor vocal soliste que revient le privilège de donner corps à cette joute symbolique. On ne présente plus Gwendoline Blondeel (le Printemps), dont la voix pulpeuse et saillante fait une fois de plus merveille, dans ce répertoire italien où a priori on l’attendait un peu moins. Le ténor Cyril Auvity (en Automne) se révèle altier et conquérant dans sa théâtralité d’une expansivité très latine, tandis que la mezzo-soprano Marie-Lou Jacquard en Été, parfois un rien plus raide d’inflexion, demeure un modèle d’expressivité autoritaire. Le jeune baryton-basse Thierry Cartier, au timbre riche et mordoré, complète, en Hiver, ce plateau avec une belle intériorité, même s’il nous a semblé parfois un rien en retrait et timoré dans les duos et grands ensembles. Le chœur de chambre de Namur, réduit ce soir à huit solistes -deux voix par pupitre, apporte -surtout au gré de la seconde partie – une réponse probante et une assise lumineuse à la partition, culminant dans un réjouissant grand ensemble final d’une allègre et expansive noblesse.
Si l’interprétation demeure constamment habitée, on regrettera une mise en place orchestrale moins rigoureuse que celle proposée par l’ensemble Bonne Corde entendu la veille, notamment au gré d’une sinfonia d’introduction manquant quelque peu de précision et d’ensemble dans ses coups d’archets. Il n’en demeure pas moins que cette incursion dans l’univers de Marcello — à la croisée des chemins vénitien entre allégorie mythologique et théophanie chrétienne — témoigne de toute l’audace de programmation du Festival Musical de Namur.
En guise d’aurevoir et de clin d’œil, nous retombons en terre plus fréquentée avec, en bis, le chœur introductif du psaume Laudate Dominum de Michel Corrette. En effet, celui-ci y paraphrase avec une vocalité exaltée le célébrissime premier mouvement du concerto le Printemps de Vivaldi : une manière ironique de saluer, en passant, ces autres Quattro Stagioni presque trop célèbres et devenues bien malgré elles, emblème musical un rien compassé de la Sérénissime.
Crédits photographiques : © Ensemble Bonne Corde, ResMusica
l’Assemblée-orchestre, Marie Van Rhijn, Choeur de chambre de Namur, Gwendoline Bloneel, Marielou Jacquard
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