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Festival Pablo Casals 2026 : entre répertoire et création pour les 150 ans de la naissance du maître catalan

Emmenée par son directeur , l’édition 2026 du Festival fête les 150 ans de la naissance du violoncelliste catalan, fondateur de la manifestation. Le violoncelle en est la vedette, à travers soirées d’orchestre, récitals et œuvre en création, un instrument qui donne à entendre tout son potentiel sonore dans un esprit d’exigence artistique et d’humanisme fidèles à Casals. 

Des défis à relever

Afficher une soirée d’orchestre entièrement dédiée à la musique d’aujourd’hui est une première dans l’histoire du festival. C’est le défi relevé par son directeur , ardent défenseur du répertoire contemporain puisqu’il est, à l’année, le directeur artistique de l’ (EIC), la phalange installée ce soir sur le plateau de l’abbaye Saint-Michel de Cuxa. Le concert est sans entracte, choisi avec toute l’intelligence de son programmateur et chef d’orchestre qui s’adresse au public et revient sur l’histoire de l’ensemble fondé en 1976 par Pierre Boulez.

Le concert a fait l’ouverture du festival Messiaen 2026 où George Benjamin était en résidence. Ainsi débute-t-il avec At first light du compositeur britannique. La pièce pour ensemble qu’il écrit à 22 ans fait converger nombre d’influences, celle du mouvement spectral que son premier maître Olivier Messiaen lui a fait découvrir, ainsi que celle d’un Varèse ressentie à travers l’énergie du son ; mais elle révèle plus sûrement les qualités d’un compositeur prodige qui fait sonner un ensemble de quinze instruments avec la magnificence du grand orchestre : résonance, couleurs, espace… l’acoustique du lieu est idéale pour rendre compte du raffinement et de la richesse des images sonores que projette l’ensemble instrumental. L’écoute du public est rapidement captive, , en phase avec ses musiciens, donnant à cette « célébration des couleurs et des bruits du petit jour » à la fois son mystère et sa lumière irradiante.

On reste dans la thématique de cette édition 2026 avec la création de Vor uns liegen wunderschöne Tage («De beaux jours devant nous ») pour violoncelle et ensemble, commande de l’EIC et du festival passée au compositeur allemand , présent dans les rangs du public.

Dans une somptueuse tenue orangée, est sur le devant de la scène, en bonne entente avec ses partenaires pour défendre une partition qui n’est pas sans rappeler les étagements polyrythmiques d’un Ligeti dans une première partie complexe et animée jouant sur la prolifération (canons ?) d’une même idée thématique. La seconde partie étire davantage le temps, sorte de passacaille faisant circuler le thème obstiné dans les différents pupitres y compris sous l’archet du soliste : il n’y a pas d’esprit concertant dans cette pièce pour violoncelle d’une quinzaine de minutes où le soliste vient davantage s’inscrire sur la trame orchestrale pour y darder ses couleurs.

La soirée s’achève dans la bonne humeur avec Gougalōn : scènes de rue en six mouvements, de la Coréenne , sorte de théâtre de sons en six tableaux nécessitant un important changement de plateau. La compositrice y évoque des scènes de rue entendues dans son enfance, qui ne vont pas sans humour et auxquelles elle donne des titres. Le set de percussions est pléthorique, avec sifflets et sirène ; de petits instruments (crécelle, maracas, harmonica, güiro, etc.) sont à portée de main des instrumentistes à vent. Comme dans Petrouchka de Stravinsky, les instruments esquissent le profil des personnages tel le trombone et sa sourdine wa-wa dans « le Rigolard ». Au quatrième tableau, les deux percussionnistes viennent sur le devant de la scène pour un petit concert de bouteilles et boîtes de conserve dont la virtuosité et la poésie font merveille. La musique haute en couleurs subjugue, entre stylisation, finesse et invention. Gougalōn est un véritable « tube » pour les musiciens et leur chef qui le rejoueront lors du concert-anniversaire des cinquante ans de l’EIC, le 19 septembre prochain à la Cité de la Musique.

Chanter pour résister 

Autre innovation pour le festival, ce nouvel espace face à la gare de Prades (Boulodrome Le Couvert) qui accueille, pour deux représentations, l’opéra pour enfants de Brundibar avec le Chœur d’enfants Pau Casals et la metteuse en scène . Pierre Bleuse avait à cœur de mettre les enfants de Prades et du Conflent à la pratique musicale, rêve qui s’est concrétisé en 2025 avec la création d’une maîtrise dirigée par Cyprien Sadek. Costumés et superbement préparés, les enfants sont sur la scène du Boulodrome aux côtés des « Jeunes Talents » du festival, tous sous la direction de , l’opéra se jouant à guichet fermé !

Le petit orchestre est par un, avec guitare et accordéon, installé sur des praticables à cour et à jardin mais c’est a cappella, dans le silence inaugural qu’Aninka et Pepiček, avec foulard et béret jaunes, chantent El cant dels Ocells, l’hymne de la paix qu’aimait faire sonner sous son archet et que l’on réentendra à la fin de l’opéra, donné cette fois par le chœur.

La destinée de Brundibár demeure indissociable de celle du camp de Terezin où l’opéra fut représenté une cinquantaine de fois par des enfants juifs déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. On connaît l’histoire : Aninka et Pepiček cherchent à gagner un peu d’argent pour acheter du lait à leur mère qui est malade ; mais sur la place du village, c’est Brundibár (le tyran est à deux têtes dans la mise en scène imaginative et drôle de ) qui fait la loi et veut chasser les concurrents. Aidés par les enfants du village mais aussi un chat, un chien et un moineau, le frère et la sœur parviennent à faire triompher la solidarité et la justice.

Le mouvement scénique au cordeau est d’une belle vitalité ; les voix sont toniques et clairement articulées : tout à la fois parlées (imitant parfois l’accent du pays), scandées, chantées et soutenues par l’orchestre, elles révèlent de vrais talents en herbe – comme Garance Foreau irrésistible dans le rôle de la marchande de glaces. Côté musique, l’inspiration oscille entre mélodies populaires, couleurs jazzy et accents stravinskiens, comme cette trompette soliste rappelant l’épisode de la ballerine dans Petrouchka. Maître d’œuvre de la soirée, dirige son monde debout et devant la scène, avec la précision et la concentration requises. La qualité de l’écoute est impressionnante et la réception du public fort chaleureuse !

Le violoncelle de Kobekina

C’est sans doute la première fois que les six Suites pour violoncelle solo résonnent en une seule soirée dans l’abbaye Saint-Michel de Cuxa. Pierre Bleuse a confié cette tâche périlleuse à la jeune trentenaire qui vient de les enregistrer sous le label Sony classical. Mais contrairement à son option discographique qui l’amène à jouer sur trois violoncelles historiques, Kobekina revient sur le plateau de l’abbaye Saint-Michel de Cuxa (toujours pieds nus) avec un nouvel instrument, un prototype signé Robert Brewer Young, présent dans les rangs du public. Il a été pensé tout spécialement pour l’interprétation des six Suites de Bach, la dernière étant originellement prévue pour un instrument à cinq cordes (viola da spalla ou viola pomposa). Grâce à un système de cordiers, chevalet et sillets interchangeables, l’instrument de Brewer Young peut être configuré avec quatre ou cinq cordes. Monté sur cordes en boyau, l’instrument, au diapason baroque (415 Hz) est joué sans pique.

Avec deux entractes de 30 minutes, la soirée se déroule en trois parties (deux Suites pour chacune d’elles), Kobekina prévoyant au centre des binômes une courte pièce en guise d’intermède.

En dépit de la chaleur et de l’humidité de l’air ambiant mettant à mal la fiabilité et la justesse du boyau, l’interprète et son instrument tiennent leur promesse dans les deux premières Suites en sol majeur et ré mineur : les préludes coulent librement, avec l’aisance et le relief très personnel que leur donne la violoncelliste. Pour des raisons de timing sans doute (puristes s’abstenir !), elle a choisi de ne pas faire les reprises des mouvements de danse et les tempi sont parfois excessifs (Menuet du 1, Allemande et Courante du 2) mais sait tenir son discours, traversé d’un élan très communicatif.

Joué avec son bourdon (note de basse tenue), O frondens virga, une antienne de la sainte Hildegard von Bingen est un chant plein de ferveur sous l’archet de l’interprète, qui nous fait entrer dans la tonalité de la deuxième Suite.

L’accord du violoncelle bouge dans les Suites 3 et 4, Kobekina devant s’interrompre entre les mouvements de danse pour se ré-accorder. Les chevilles grincent et semblent un rien résister sur un instrument peut-être encore un peu « vert ». On apprécie l’articulation claire de l’Allemande joliment chantée et élégamment conduite (3) ; les Courantes sont très (trop) rapides mais la main gauche de l’interprète reste toujours impressionnante. La Sarabande de la 4, une des plus belles de la série, nous enchante. Bourrées et gigues passent à une vitesse folle, Kobekina mettant à l’épreuve des cordes en boyau moins réactives que le métal. Mais l’énergie et la joie qu’elle manifeste dans son jeu galvanisent. Elle met également tout son élan et ses capacités virtuoses dans Le bateau ivre, une pièce à l’énergie cinétique de son père (né en 1947) qu’elle défend bec et ongles.

Plus qu’un prélude, le premier mouvement de la Suite n° 5 (avec scordatura) est une « ouverture à la française » avec un deuxième volet fugué et toute la rigueur contrapuntique qu’il exige : une gageure pour le violoncelle ! On sent les limites de l’instrument et, sans doute, la fatigue de l’interprète (était-ce là sa première intégrale publique ?) dans cette suite réputée injouable où les problèmes de justesse se font hélas sentir dans l’admirable Sarabande.

Aphone, doit renoncer au troisième intermède annoncé qui sollicitait sa voix, donnant en échange une courte pièce sans prétention de l’Américain . Monte alors sur scène le luthier Robert Brewer Young qui nous parle de la conception de son instrument, le temps que Kobekina, opérant à vue, modifie son cordage, change le chevalet de son violoncelle et rajoute une cinquième corde sur un instrument qu’elle ré-accorde à la hâte… On ne sait où l’interprète puise son énergie pour cette dernière Suite pleine d’embûches, qui n’est certes pas sa plus belle réussite mais qu’elle mène à son terme avec bravoure, avec amour !

Crédit photographique : © Benjamin Teillard

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