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Nelson Goerner s’abandonne à la folie de ses Compagnons de David

Pour son dixième enregistrement chez Alpha, revient dans une curieuse association d’œuvres, à l’un des compositeurs majeurs de son répertoire : . Il nous offre une superbe lecture des Davidsbündlertänze.

Etonnant programme que celui du pianiste argentin. En effet, nous passons du baroque au romantisme flamboyant avant d’achever ce voyage musical dans une virtuosité viennoise redoutablement superficielle. La danse servirait probablement d’argument, un peu mince ici, les deux œuvres qui encadrent les Davidsbündlertänze tenant davantage du prétexte que du hors-d’œuvre et du dessert. 

Depuis quelques temps, Goerner s’intéresse, en concert, au répertoire classique. Après Bach, il s’autorise une incursion dans l’univers de Haendel. La gravité du ton qu’il imprime séduit dans la Chaconne. Sans l’art du bel canto fortement affirmé au piano, cette pièce peut rapidement ennuyer. Pour autant, l’instrument ne s’épaissit pas dans les variations. Au contraire, il éclate en tempête sans que la clarté des voix se brouille. On retrouve un Goerner au toucher délicat et surtout un narrateur qui ne laisse jamais retomber les phrases, travaillant sur un legato aux antipodes de l’art du clavecin. La sonorité est ample et délicate, près de dix minutes lorsque Edwin Fischer “glisse” sur la Chaconne en un peu plus de six minutes. Il est vrai qu’en 1931, la perception était passablement différente… Une très belle lecture qui rejoint le lumineux Murray Perahia et supplante la version assez plate d’Angela Hewitt ou bien d’un lyrisme dramatique de Fou Ts’ong. 

Les fameuses Davidsbündlertänze – ces danses qui n’en sont pas – sidèrent par leur profondeur. Ce chef-d’œuvre de Schumann compose une saisissante mosaïque de la personnalité du musicien qui joue de ses deux personnages, Florestan et Eusébius. Goerner entre en scène avec urgence. Pourra-t-il préserver une telle tension ? Son piano passionne car il joue davantage sur la pulsation que sur la pâte sonore. En somme, plus Kempff et Pollini que Perahia, Uchida et Bianconi. Il livre les personnages sans leurs parures. Ce sont de saisissants portraits criés mais jamais hurlés. Avec des silences appuyés, parfois, entre chaque pages, Goerner construit les Davidsbündlertänze dans l’esprit des Préludes de Chopin, sans en chercher une unité profonde. Il garde en mémoire l’énergie sous-jacente y compris dans les pièces les moins impatientes (Einfach). De fait, les dissonances s’échappent comme des étincelles et dans un sentiment de panique totalement contrôlé. C’est magnifiquement réalisé, mais peut-être un peu trop linéaire dans l’expression de la violence et d’une tapageuse gaieté. Une gaieté certes voulue et comme forcée avec juste ce qu’il faut de sarcasme (les Davidsbündlertänze sont un combat contre les Philistins, les compositeurs italiens) ce qui fait de Schumann, un prodigieux précurseur du piano du XXe siècle. 

Difficile après Schumann, d’écouter les scintillements et ornements kitch – du moins sous des doigts moins brillants que ceux de Goerner – d’. Les Arabesques sur le Beau Danube bleu ne sont pas vraiment un “bis” (trop long), mais une sorte d’épanchement pour onze doigts, qui produit un effet pyrotechnique. Cela fonctionne impeccablement d’autant plus qu’il s’agit d’une captation en concert. Même si l’on peut garder une petite nostalgie pour Josef Lhevinne, Earl Wild, Shura Cherkassky et Benjamin Grosvenor, applaudissons la performance.

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