Emmenée par son directeur Paul-Emmanuel Thomas, la 77ᵉ édition du festival de musique de Menton a déployé sa riche programmation, entre les concerts de musique de chambre au Palais et les soirées de plein air sur le Parvis, devant la basilique Saint-Michel Archange.
« Funambule II » : Sur le fil
Ils jouent ensemble depuis 17 ans et reviennent pour la deuxième fois sur la scène mentonnaise avec leur nouveau projet « Funambule II » ; autant dire que la marimbiste (et percussionniste de renom) Vassilena Serafimova et le pianiste et improvisateur Thomas Enhco se connaissent bien, mus par le même désir d’explorer ensemble toutes les ressources sonores de leur instrument à travers un territoire musical qui croise l’écrit et le non écrit, la transcription, l’arrangement et l’œuvre originale.
En guise d’échauffement, c’est avec le Prélude n°10 en mi mineur du Clavier bien tempéré de J.S. Bach qu’ils débutent le concert. La musique du cantor sert de matériau et d’élan à une improvisation brillante dont les subtilités métriques donnent d’emblée la mesure des capacités virtuoses des deux artistes. Moins démonstratif et tout en délicatesse, l’arrangement de la Romance sans paroles en mi majeur de Félix Mendelssohn fait entendre la ligne mélodique au piano et son « ombre portée » sous les baguettes de la marimbiste, ce halo romantique empreint de poésie et de mystère que la marimbiste restitue avec beaucoup de sensibilité. De Sergueï Rachmaninov, Les larmes, extrait des Fantaisies-tableaux du Russe est la transcription d’une pièce pour deux pianos où les deux claviers deviennent complémentaires sinon fusionnels.
Vassilena Serafimova a « préparé » ses lames de marimba et choisi des balais de bambou pour les effets bruités d’une de ses compositions, une pièce haute en couleurs qui mêle la sonorité des crotales et nous parle de paysage corse et de randonnée. Férue de rythmes asymétriques, l’artiste a également à cœur de jouer la musique traditionnelle de ses origines bulgares. C’est elle qui conduit dans Daïchovo horo, une danse traditionnelle endiablée à 9 temps qui laisse au piano l’opportunité de belles envolées mélodiques et déclenche une salve d’applaudissements. La douce cantilène de Kalimankou Denkou sollicite la voix des deux musiciens avant d’être redonnée sous les doigts du pianiste et enrichie des touches lumineuses des crotales : un des plus beaux instants de cette soirée.
À l’aise et très chaleureux, les deux musiciens s’adressent à tour de rôle au public. Écrite pour le duo, Le vent se lève de Thomas Enhco est une partition restée dans les tiroirs pendant six ans nous dit le pianiste qui en conte les péripéties. Fluidité et clarté des textures confèrent à la composition sa fraîcheur autant que son élan. Des qualités que l’on retrouve dans Éclipse (d’actualité !) jouée en bis juste après le Grand Tango d’Astor Piazzolla, une pièce inscrite à leur répertoire laissant apprécier toute l’expertise et la belle synergie des deux artistes bouclant leur programme aussi brillamment qu’ils l’avaient commencé.
Concert avec vue
Le grand piano de concert Yamaha est installé sur le parvis de la basilique Saint-Michel Archange qui surplombe la vieille ville. Avec la mer à l’horizon, l’espace bien sonnant avait donné envie à l’artiste hongrois André Böröcz, en 1949, d’y implanter un festival…
Carte blanche est donnée à Alexandre Kantorow pour ce récital de clôture de l’édition 2026. On peine à y lire une cohérence tant l’affiche est diversifiée et curieusement agencée : gageons que la virtuosité pourrait en être le fil rouge. Sinon pourquoi choisir la paraphrase prolixe de Franz Liszt S. 180 sur la cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Jean-Sébastien Bach ? Le piano y sonne dans sa plénitude sous le ferme toucher de l’interprète dont la puissance dispensée et le pianisme généreux ne manquent pas d’impressionner.
Choisir Nikolaï Medtner (1879-1951) et non Sergueï Rachmaninov permet certes d’élargir les horizons du piano russe sans pour autant le renouveler. La Sonate en fa mineur op.5 en quatre mouvements de Medtner est très largement redevable de celles de son compatriote, sans égaler d’ailleurs son génie mélodique. On s’ennuie ferme dans les deux premiers mouvements, qui donnent cependant du grain à moudre au pianiste, quand les deux mouvements suivants restent cantonnés dans un discours académique (fugue finale incluse) dont les développements bavards s’étirent en longueur. Ainsi se clôt une première partie qui nous laisse quelque peu insatisfaits.
Trois courtes pièces jouées dans le même élan ouvrent la seconde partie, Prélude en ut# mineur de Chopin, La Chanson de la folle au bord de la mer de l’iconoclaste Alkan et Vers la flamme de Scriabine que le pianiste enchaîne avec la monumentale Sonate n°32 en do mineur op. 111 de Beethoven qui aurait pu suffire à l’affiche de cette deuxième partie.
Dernière sonate pour piano du maître de Bonn, la partition en deux mouvements – un Allegro con brio ed appassionato et une Arietta (Adagio molto, semplice e cantabile) avec variations – fait exploser le moule classique. Musique de l’urgence sous les doigts de Kantorow, le premier mouvement est mené tambour battant, dans la fulgurance du geste, le jeu des contrastes et la rigueur d’une musique vivifiée par le contrepoint qui file très (trop) vite sous les doigts du pianiste. Regardant vers l’ailleurs, l‘Arietta et ses cinq variations abordent d’autres dimensions. Dans une lenteur quasi immobile, l’exposé du thème est l’un des plus beaux moments de la soirée, les variations laissant apprécier, sinon l’ordre du timbre, du moins la maîtrise du clavier et l’envergure sonore déployée par notre pianiste qui doit « composer » avec l’explosion de pétards en bord de plage perturbant un rien le cheminement de cette « confession » au moment même (apparition du trille) où elle va retomber dans le silence.
Le bis ramène la transcription lisztienne avec « La mort d’Isolde », dernier embrasement du clavier de cette soirée par un artiste qui met ici toute son énergie et ses qualités digitales au service d’une des pages les plus somptueuses du répertoire symphonique.
Crédit photographique : © C. Merle