La 16e édition du festival Musique en chemin, installé depuis une dizaine d’années dans l’ancienne sauveté gasconne de La Romieu, entre Ténarèze et Lomagne, n’a pas failli à sa réputation d’exigence et de curiosité avec un grand écart entre les répertoires abordés.
En préambule à chaque concert, Nadia Lavoyer, co-directrice artistique du festival, proclame un manifeste en faveur de l’action culturelle : « Organiser un festival aujourd’hui est un acte de résistance. Résistance au repli sur soi, à l’appauvrissement du débat public, à la fragilisation des financements de la culture… C’est affirmer notre conviction que la culture a le pouvoir de rassembler et que la force du collectif est l’une des plus grandes forces de transformation d’un territoire…. ». Et nous avons vu cet été combien la cause de la musique savante est fragile, avec la décision incompréhensible de Radio France de supprimer France Musique de la bande FM, en privant de ce fait une grande partie du territoire.
À la lumière des étoiles
Le public est au rendez-vous avec une collégiale comble dès le premier soir pour le concert de La Main Harmonique avec son « atelier », d’amateurs (très) éclairés, le chœur Ambrosia, pour un vaste voyage polyphonique de la Renaissance à nos jours.
Selon une mise en espace dynamique, les chanteurs alternent les effectifs à une, deux, trois, quatre ou cinq parties, s’accompagnant parfois à l’orgue positif ou déclamant un poème.
À l’époque de Monteverdi et Gesualdo, dans toutes les cours italiennes, qui ne forment pas encore un pays, nombreux sont les compositeurs, qui nous sont inconnus aujourd’hui, mais dont les œuvres demeurent. Qui connaît Giovanni Razzi, Pomponio Nenna, Baldaser Donato, Jacques Arcadelt, Enrico Radesca ou Philippe de Monte ? Ils s’inscrivent pourtant dans une grande évolution esthétique du temps et les cours italiennes se les arrachaient.
Si l’on parle peu de Giulio Caccini, qui était chanteur à la cour des Médicis, il est toutefois le premier à avoir composé pour la voix seule et peut être considéré comme un précurseur, si ce n’est l’inventeur de l’opéra.
Ce programme largement centré sur Monteverdi et ses contemporains, à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, puise dans l’imaginaire poétique de l’époque pour exprimer en musique les tourments de l’amour, avec la symbolique forte du regard féminin. Souvent comparés aux étoiles, au soleil, à des flammes ou à des armes, les yeux féminins peuvent s’avérer cruels, mais ils sont aussi associés à la lumière. Contempler les yeux aimés revient aussi à s’approcher du divin. D’ailleurs, de nombreux hymnes comparent la Vierge Marie à une étoile.
C’est en procession que le grand chœur traverse la collégiale au son du Maria, diana stella de Giovanni Razzi, avant d’entonner d’amples polyphonies de Giaches de Wert ou Carlo Gesualdo. On note la richesse d’invention et les audaces harmoniques de ce dernier, qui jouissait d’une grande liberté artistique du fait de son statut aristocratique et n’avait pas besoin de plaire. On apprécie la déploration de Caccini Sfogava con le stelle (il a déversé sa colère sur les étoiles), en madrigal à cinq, ainsi que la pureté des voix de dessus dans Tolse dal Ciel due stelle (Il a pris deux étoiles du ciel) de Pomponio Nenna.
Lune et ombre d’Alexandros Markeas marque une rupture, comme une respiration contemporaine dans cet univers polyphonique. Les aigus vertigineux de Nadia Lavoyer s’appuient sur un faux bourdon auxquels répondent en écho le contre-ténor Frédéric Bétous et le ténor Guillaume Gutiérrez. La fraîche chanson d’amour Occhi lucenti assai (les yeux très brillants) de Baldasare Donato s’oppose à la polyphonie complexe Quando col dolce sono (Quand je suis avec la douce) de Jacques Arcadelt. Nadia Lavoyer s’accompagne à l’orgue positif pour le célèbre Si dolce è’l tormento (Le tourment est si doux) de Monteverdi, qui n’est peut-être pas de lui, précédant le vif Ecco mormorar l’onde (ici les vagues murmurent) du 2e Livre de madrigaux, du même.
Les répons de la semaine sainte Jerusalem surge et le superbe O vos omnes de Gesualdo précèdent la création du jour, Solis de Raphaëlle Biston, commandée par La Main Harmonique. Il s’agit d’une virtuose déclinaison vocale du nom du soleil en plusieurs langues selon une suite saisissante de chuchotements, souffles, paroles et cris. Enfin, une étonnante adaptation chorale par Bruno Fontaine de la célèbre chanson La Mer de Charles Trenet précède le canon de sortie Quante son stelle (combien y a-t-il d’étoiles ?) de Monteverdi.
N’oublions pas que ces madrigaux, lamenti ou chansons constituaient une musique d’avant-garde pour l’époque, d’où l’idée de les mettre en regard avec les pièces contemporaines d’Alexandros Markeas et Raphaëlle Biston ou de Charles Trenet.
Les belles surprises de Saxback
Deux jours plus tard, le sextuor de saxophones, saxhorn et clarinette Saxbacks enflamme le cloître de la collégiale devant un public aussi enthousiaste qu’étonné. Avec cette configuration instrumentale unique, les musiciens proposent des combinaisons harmoniques audacieuses et de toute beauté, tant en arrangements de pièces du répertoire qu’en créations.
La première partie Lumière noire explore des dualités entre espoir et désespoir, équilibre et fragilité. À travers plusieurs siècles de musique le sextuor met en regard des transcriptions et des créations contemporaines, révélant des correspondances évidentes ou secrètes.
Avec la Fantaisie et fugue BWV 542 de JS Bach, le contraste entre le tourment de la fantaisie et la clarté de la fugue devient le fil conducteur du concert. Il s’agit plus d’un arrangement que d’une transcription et avec toutes les nuances, l’écriture cyclique et complexe de Bach swingue plus encore. Leur sonorité évoque celle d’Hespèrion XX de Jordi Savall dans leur mémorable enregistrement de l’Art de la Fugue, de 1986, en octuor, où les cordes sont doublées par un cornet, un hautbois da caccia, un trombone et un basson.
Souvenir du Louvre de Debussy est originellement une pièce pour piano de 1894, deuxième partie des Souvenirs oubliés, qui avait été orchestrée par Ravel. La pièce présente une assise harmonique stable, ponctuée de modulations complexes qui évoquent des paysages émotionnels et sonores variés. Des dissonances et des mouvements d’accords parallèles créent une impression de tonalité flottante, caractéristique de ses œuvres de la dernière période. Les souffleurs virtuoses en donnent une version impressionniste.
Changement d’univers avec Aheym de Bryce Dessner, une pièce composée en 2008 et dédiée à sa grand-mère, migrante juive de Pologne. Ce terme yiddish signifie « vers la maison », pour une musique répétitive inspirée de Philip Glass et Steve Reich. Cette rythmique virtuose sans mélodie, impressionne vivement le public.
La seconde partie « American tale », plonge dans l’Amérique musicale du XXe siècle avec deux monuments du répertoire, les suites de Porgy and Bess de George Gerschwin et West Side Story de Leonard Bernstein, dans les arrangements de Gabriel Philippot, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre. L’un ou l’autre ouvrage témoignent d’une écriture métissée où se rencontrent la tradition classique européenne, le jazz, la comédie musicale, les musiques populaires et les influences afro-américaines. Les souffleurs de Saxback transmettent à merveille la richesse orchestrale, l’énergie rythmique et la puissance narrative de ces pièces connues de tous. D’ailleurs, le public tape du pied et claque des doigts pour West Side Story. Les deux clarinettistes Cécilia Lemaitre-Sgard et Louise Marcillat changent régulièrement d’instruments entre clarinettes en si bémol, mi bémol et la spectaculaire clarinette basse. En rappel ils offrent une jubilatoire Wedding dance dans le style klezmer.
Finale avec la pyrotechnie vocale de Hændel
Deux semaines plus tard, le festival s’achève à la collégiale, par un concert des Passions Orchestre baroque de Montauban dédié aux plus airs d’opéra de Hændel, avec la soprano Julia Wischniewski, sous la direction toujours très attentive de Jean-Marc Andrieu,
Le « caro sassone » aurait été bien étonné d’apprendre que 267 ans après sa mort, sa musique serait jouée, appréciée et adulée dans le monde entier. Cela tient essentiellement à sa grande force expressive et s’il a été oublié au XIXe siècle, le XXe siècle s’est rattrapé. Bien qu’il ait pris plaisir à « torturer » les voix de castrats et de sopranos, les airs de Hændel sont un baume pour la voix, qui permettent d’exprimer toutes les nuances possibles des émotions humaines. Rompue au répertoire baroque, avec une projection puissante, de subtiles nuances et une expressivité communicative, Julia Wischniewski maîtrise totalement la redoutable écriture hændelienne, s’affranchissant avec aisance de la partition.
Dans l’air de bravoure Scoglio d’immota fronte, de Scipione, Bérénice chante son amour indéfectible au milieu d’une tempête dans la montagne. Tout au long de sa carrière Hændel a réutilisé et recyclé de nombreux airs et morceaux d’une œuvre à l’autre. C’est le cas de Bel piacere e godere fido amore initialement composé pour Poppée dans Agrippina en 1706 à Venise, puis repris pour Almerina dans Rinaldo à Londres en 1711, selon un rythme inégal pour exprimer la joie. L’oratorio Il trionfo del tempo e del disinganno a été composé en 1707 sur un livret du cardinal Pamphili. Le temps et la désillusion dénoncent le miroir aux alouettes que lui tend le plaisir et invite la beauté à plonger son regard dans celui de la vérité. Dans l’air Un pensiero nemico di pace, la beauté réfute l’univocité du temps. Issu du roman espagnol de chevalerie Amadis de Gaula, l’opéra Amadigi di Gaula, créé au King’s Theater de Londres en 1715 met en scène d’invraisemblables amours contrariés par la magicienne Melissa entre le paladin Amadigi, le prince Dardano et la princesse Oriana. Dans l’air Ah spietato ! e non ti muove, avec hautbois obligé, Melissa est désespérée. Hændel reprendra ce superbe air lent dans la Brockes Passion, puis dans Giulio Cesare. Dans Ombre Pallide d’Alcina, créé à Londres en 1735, la magicienne éponyme, également désespérée a appelé esprits et spectres en une danse nocturne. C’est avec deux airs de Cléopâtre dans Giulio Cesare que Julia Wischniewski achève ce beau récital. Avec Se pietà di me non senti, Cléopâtre apprend atterrée que son frère Ptolémée complote pour assassiner César dont elle est amoureuse. On perçoit dans l’écriture de Hændel qu’il éprouve une grande tendresse pour ses personnages et ses chanteuses. Enfin, dans Tempesta il legno infranto, Cléopâtre laisse exploser sa joie de savoir César sauvé.
Outre leur accompagnement subtil de ces beaux airs et pour laisser une respiration au public et à la chanteuse, Les Passions interprètent avec une belle énergie et une fine expressivité le célèbre Concerto grosso op. 6 n° 1 en sol majeur.
Et pour finir, le public réclamant un rappel, Julia Wischniewski et l’orchestre le gratifient du célébrissime Lascia ch’io Pianga d’Almirena dans Rinaldo « Laisse-moi pleurer sur mon cruel sort et soupirer pour la liberté. Que par pitié la douleur brise ces liens de mes martyrs ».