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La diva Pauline Viardot-Garcia, compositrice

Parmi les « Callas » du XIXe siècle, le monde de l’opéra a vu triompher un couple exceptionnel : les deux sœurs Maria et Pauline Garcia.

Née en 1821 dans une famille de chanteurs d’origine andalouse, la petite Pauline, quatre ans, est éblouie par la performance de sa sœur aînée à l’Opéra de Londres. Elle va connaître le monde grâce aux engagements de ses parents et de sa sœur : Londres, New York, Mexico… Une famille d’artistes toujours sur la route. De là probablement ses « instincts bohémiens » dont elle parlera plus tard. Les premiers éléments de la musique lui sont dispensés par son père, avant qu’elle soit confiée aux professeurs Meysenberg (piano) et Reicha (contrepoint) du Conservatoire de Paris. Au piano, elle deviendra sous peu l’élève de Franz Liszt qui admire le talent de sa jeune élève, priant Madame Viardot, quarante ans plus tard de le rejoindre à Weimar. La mort du père la rallie davantage à sa sœur aînée Maria qui, s’étant séparée de son mari Malibran vient d’épouser Charles de Bériot, violoniste belge de renommée internationale.

A quinze ans, Pauline se produit comme pianiste avec sa sœur et son beau-frère : un premier grand succès. Après la mort de Maria (« la Malibran » pour ses admirateurs), à vingt-huit ans, Pauline et sa mère Joaquina restent près de Charles, le veuf inconsolable. Pauline va bientôt séduire le grand public comme chanteuse lyrique à Bruxelles, un concert qui lui occasionne des entrées sur scène à Berlin, Dresde, Leipzig et Francfort. À Leipzig elle rencontre Clara Wieck, pour qui elle restera toujours une amie fidèle. Dans un premier temps Pauline Garcia chante le répertoire de sa sœur Maria qui avait hypnotisé le monde par sa beauté exotique, tandis que Pauline passe plutôt comme contrôlée, intellectuelle, d’un physique dont on ne fait pas grand cas.

Néanmoins, elle triomphe à dix-huit ans à Londres comme Desdemona dans Otello de Rossini, qui sera l’un de ses rôles favoris tout au long de sa carrière. Suivront des engagements à Versailles et au Théâtre-Italien à Paris où Théophile Gauthier note après l’avoir entendue : « Elle possède l’un des instruments les plus miraculeux que l’on peut entendre. L’étendue de sa voix est extraordinaire. Elle parcourait deux octaves et une quinte, du fa d’un ténor jusqu’au do du soprano (…) Le ton est toujours articulé de façon pure, sans hésitations ni portamento, une qualité rare et précieuse ». Et George Sand, de retour avec Chopin, subit un coup de foudre dans sa loge du Théâtre-Italien : émerveillée à trente-cinq ans par le jeu et la voix de l’actrice de dix-huit ans, elle s’arrange illico pour faire main basse sur la jeune vedette qui semble lui correspondre à plusieurs points de vue : son entier dévouement à l’art, son autonomie comme jeune femme qui sait affronter l’hypocrisie du temps, etc. En voilà une complicité entre deux femmes d’âges différents, et comme George Sand reçoit chez elle l’élite du monde parisien elle mettra sa protégée en relation avec les gens influents, la protégeant d’autre part contre les avances impétueuses d’un Alfred Musset, ce dévergondé notoire, pour la présenter à Louis Viardot, le directeur du Théâtre-Italien, dont l’âge de quarante ans ne semble point gêner la cantatrice : en 1840, le couple Viardot part en voyage de noces à Rome où les deux passent leurs journées dans le plus grand bonheur en compagnie du boursier Charles Gounod et du couple Fanny et Wilhelm Hensel-Mendelssohn également de passage en Italie.

De retour à Paris, Louis Viardot quitte son poste de directeur, se consacrant corps et âme à la carrière de sa jeune épouse dont la place privilégiée aux Italiens sera cependant minée par sa rivale Giulia Grisi. Suite à des querelles autour du plateau et aux déboires que son mari s’est attirés avec ses engagements politiques, la carrière parisienne de Pauline semble se fragiliser, ce qui pousse les Viardot à tenter leur chance hors du pays. Pourquoi pas L’Angleterre, le pays où sa sœur Maria avait remporté ses plus grands succès ? A partir de ses débuts londoniens, la jeune diva va sillonner l’Europe : Paris, Madrid, Vienne, Prague, Berlin et Leipzig. Les ovations les plus trépidantes lui sont réservées en 1842 dans le palais somptueux de l’Alhambra à Grenade, au pays de ses origines, et la critique de se répandre en superlatifs : « Quelle manière de chanter ! Quel bonheur ! Quel goût ! Quelle méthode ! Quelle voix si moelleuse, si harmonieuse, si agréablement sensible ! Quelle extension ! Quelle égalité ! Quels graves ! Enfin, quel ensemble ! On ne peut pas faire mieux. »

Lors d’une première tournée dans le rôle de la Norma à St-Pétersbourg, elle rencontre en 1843 le poète Ivan Tourgueniev, un moment charnière dans sa vie, d’où ses fréquentes incursions dans la capitale russe pour y rencontrer son amant qui, par la suite, ne refusera pas l’idée d’un ménage à trois avec le couple Viardot. Par ailleurs, les cachets mirobolants de ses concerts à St-Pétersbourg lui permettent de s’offrir – à 23 ans ! – le château Courtavenel en Seine-et-Marne, son premier lieu de repli. Parmi les dates mémorables de la future carrière, retenons la nouvelle rencontre avec Clara Schumann à Vienne en mars 1844 et les concerts en commun avec elle en Hongrie en 1858 et à Baden en 1870, le Requiem de Mozart chanté en 1849 lors des funérailles de Chopin, ses engagements sous la direction de Berlioz vers la fin des années 1850, son installation à Baden de 1863 jusqu’à 1871, le poste de professeure au Conservatoire de Paris en 1872, l’acquisition du domaine des Frênes à Bougival, le décès de son amie George Sand le 8 juin 1876, la mort de son mari Louis et de Tourgueniev la même année 1883, les rencontres avec Tchaïkovski en 1886 et 1889, et finalement la création de son opérette Cendrillon en avril 1894.

Quels sont en fin de compte les contours de -Garcia qui vont demeurer dans la mémoire des générations du XXe siècle : La diva acclamée dans les capitales européennes et célébrée dans la presse de son époque, la compositrice d’œuvres remarquables pour la scène ou la salonnière qui réunit autour d’elle à Bougival la crème littéraire et musicale ? Dans les jours de relâche, la cantatrice se remet à la composition. Schumann avait déjà reconnu en 1838 le talent de la jeune compositrice de dix-sept ans : « Le Lied est étrange, composé comme lied allemand par une Espagnole, puis étoffé et parachevé de l’intérieur. La musicienne a su dépeindre la vision du poète jusqu’aux plus tendres détails en y introduisant du sien propre. » Ivan Tourgueniev lui fera découvrir la poésie russe et la mettra en contact avec Eduard Mörike, son poète allemand favori. Dans Fleur desséchée de Pouchkine, la voix du soprano suit le rythme des paroles, une sorte de récitatif équilibré où le piano se limite aux accords discrètement apposés et réitérés au rythme d’une pendule.

Quant aux adaptations musicales de Mörike, l’on retient surtout les trois Lieds In der Frühe, Nixe Binsefuss et Der Gärtner, publiés en 1870 à Weimar. Nixe Binsefuss, également composé par Hugo Wolf en 1888, appartient au cycle des légendes autour de la figure d’Ondine et du Pêcheur. Dans la version de la Viardot, l’ondine dansant sur la glace affronte le pêcheur sur un ton enjoué, voir moqueur. Au départ, le piano figure l’ondine émergeant des profondeurs pour se mettre à danser :

Hugo Wolf y associe plutôt le clapotis des vagues. Par ailleurs la musique de la Viardot accumule des effets burlesques quand l’ondine va rire au nez du pêcheur : sauts des grands intervalles et trille à l’appui (« viens seulement avec tes filets ! Je te vais te les déchiqueter ! »), tandis que chez Wolf cette insulte s’intègre dans le mouvement continu des vagues.

                                                         sauts et trille chez Viardot     

                                                         déferlement des vagues chez Wolf             

Ce côté narquois, nous le trouvons davantage dans l’opérette Le dernier Sorcier sur un texte de Tourgueniev, un drame féérique, dont les exécutions entre 1867 et 1770 à Weimar, Baden et Karlsruhe suscitent des réactions mitigées, voire désobligeantes. Sans tarder, Tourguéniev publie à St-Pétersbourg une apologie de la musique de son amie – avant de venir s’installer dans la maison des Viardot à Paris, où le poète russe reçoit chez lui le gratin de la littérature française, tandis qu’au Bel Étage Pauline reçoit son monde à elle, y compiris des exilés russes – tout cela encore avant que les Viardot occupent la résidence « Les Frênes » à Bougival à partir de 1875.

Suite à plusieurs compositions scéniques peu reconnues, l’opérette Cendrillon de 1904 lui occasionnera un vrai succès, une œuvre tardive sur un conte de Perrault, créé à l’âge de 83 ans, dans son dernier salon parisien. La version de Perrault a déjà servi de base à la Cenerentola de Rossini (1817) que avait d’ailleurs chantée en 1859 à Leipzig. Elle dote sa Cendrillon d’une atmosphère mi-drôle mi-mélancolique. La chanson initiale « Il était jadis un prince… », une mélodie folklorique, ouvre l’opérette chantée sans accompagnement et interrompue par des considérations sur le bien-fondé du conte :

 

 

Au bout de quelques manèges, la servante Marie (Cendrillon) se retrouve – comme il se doit – avec son prince sur le parquet d’un bal en chantant le duo synchronisé sur les paroles « Mon âme ravie rayonne de bonheur. Depuis que je vous vis je vous donnai ma vie ». La Viardot ne peut s’empêcher de démystifier malicieusement ce moment céleste…en faisant suivre ce « réunis à jamais » au pianissimo exhalé, les paupière closes, par un coup fracassant des timbales – comme pour dénoncer le kitch de la scène :

 

 

Sur le plan des relations épistolaires il y a lieu de souligner le rôle qu’a joué le musicien allemand Julius Rietz. Les deux se sont connus en février 1858 lors d’un concert commun au Gewandhaus à Leipzig et leur compréhension mutuelle est immédiate. Les 150 lettres de Rietz sur les compositions de son amie témoignent d’un profond respect .

Après la mort de son mari et celui de Tourgueniev, les lettres de sont encadrées en noir. Dans sa dernière résidence au 243 du boulevard St-Germain elle reçoit régulièrement Tchaïkovski qui la caractérise dans une lettre à une amie russe : « De toutes les connaissances que j’ai faites c’est celle de Mme Viardot qui m’a laissé la plus charmante impression. Elle est de vie, elle montre de l’intérêt à tout, s’y connaît et se montre tout à fait accueillante. » Son âge avancé ne l’empêche pas de continuer la tradition du salon : les convives affluent vers 22 heures et l’on fait de la musique jusqu’à minuit. Pauline chante en s’accompagnant au piano ou à l’orgue, suite à quoi l’hôtesse distribue des gâteaux, des sandwichs et du thé – avant qu’on rentre vers 3 heures. La musicienne ne va pas lâcher prise :  au Théâtre du Châtelet on donne en 1892 son Rêve de Jésus en création avec une de ses élèves comme soliste. La cantatrice Mathilde de Nogueiras à qui la compositrice a dédié Cendrillon va créer l’opérette en 1904 et restera jusqu’au dernier jour de  son ancienne professeure auprès d’elle.

Le jour de sa mort le 18 mai 1910, sa fille , qui se trouve à ses côtés, parle d’une mort douce, paisible : « Deux jours avant sa mort elle a dit tout à coup : ‘J’ai encore deux jours à vivre !’ (…) Depuis ce moment elle n’a plus parlé, mais elle a gesticulé en souriant. Elle s’est sans doute remémorisé les scènes de son passé, de ses succès (…), car la seule parole qu’elle a sortie était « Norma ! ».

Crédits photographiques : Images libres de droit

S O U R C E S

BARBUER Patrick, Pauline Viardot – Biographie, Grasset, Paris, 2009.

BORCHARD Beatrix, Pauline Viardot-Garcia, Fülle des Lebens, Böhlau Verlag, Köln/Weimar/Wien, 2016.

BORCHARD Beatrix Borchard et WIGBERS Miriam-Alexandra, Pauline Viardot – Julius Rietz, Der Briefwechsel 1858-1874, Georg Olms Verlag, Hildesheim/Zürich/New York, 2021.

KENDALL-DAVIES Barbara, The Life and Work of Pauline Viardot Garcia, Scholars Press, Cambridge, 2003.

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