C’est une page qui se tourne sur les hauteurs de Bruxelles, au terme de plus d’un demi-siècle d’histoire. La mythique boutique La Boîte à Musique, installée au Coudenberg et fondée par la famille de Wouters d’Opplinter, a physiquement fermé ses portes cet été. Avec elle s’éteint l’un des derniers havres d’écoute de la capitale belge : un écrin paisible où le temps semblait suspendu, où l’on venait autant pour dénicher un enregistrement rare que pour échanger avec une équipe hautement spécialisée et croiser d’autres mélomanes passionnés, tant de jazz que du répertoire classique des origines à nos jours.
Pour justifier cette fermeture physique, le mot d’ordre paraît tout trouvé : la « dématérialisation » – au sens large – de la musique enregistrée et de son commerce. L’argument laisse pourtant perplexe et n’est sans doute qu’un élément parmi d’autres. Car ce serait oublier un peu vite que toute une communauté d’amateurs reste viscéralement attachée au support physique, au plaisir du texte de présentation, de l’objet et, par-dessus tout, à l’exigence de la qualité sonore. Alors même que le vinyle connaît un retour en grâce spectaculaire grâce à des pressages audiophiles et que le marché du CD classique montre une réelle stabilisation – en témoigne l’abondance exceptionnelle des nouveautés publiées physiquement en cette rentrée -, la disparition de ce lieu de rencontre laisse planer un sentiment de grand vide.
Pour autant, La Boîte à Musique, fournisseur breveté de la cour de Belgique, ne rend pas les armes. L’enseigne entame simplement un nouveau chapitre de son existence. Face à la mutation profonde des habitudes d’achat et à la croissance continue de ses ventes à distance, la maison fait le choix de redéployer toute son énergie sur l’interface numérique. L’expérience se poursuit donc désormais en ligne, sous le bénéfice d’une expédition garantie, avec un catalogue de plus de 100 000 références rapidement disponibles, des pièces rares, des promotions régulières. Tout cela sans rompre le lien humain grâce au maintien d’une ligne téléphonique dédiée aux commandes. La fermeture physique permettra à l’entreprise de réduire certains coûts, notamment en matière de personnel et de logistique.
L’empreinte culturelle de la famille de Wouters d’Opplinter demeure d’ailleurs bien vivante à travers son rôle éditorial majeur dans le paysage culturel belge, avec deux labels :
Pavane Records : fondé par le regretté Antoine de Wouters d’Opplinter, véritable référence pour les mélomanes belges et français, osant la promotion de répertoires rares et de jeunes artistes en devenir.
Musica Ficta : label créé en 2004, consacré aux musiques anciennes, et dont la direction artistique actuelle est confiée à Bernard Mouton.
Si la vitrine du Coudenberg a baissé son store, l’esprit du lieu demeure : l’exigence discographique et l’amour des grandes interprétations continuent ainsi de tourner, tels les sons et les parfums baudelairiens, dans l’air du soir bruxellois… et belge. (BH)