Pour ouvrir sa deuxième saison à la tête de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Lionel Bringuier propose une relecture stimulante de deux piliers du répertoire russe, avec le très convaincant pianiste Bezhod Abduraimov.
Programmer au concert, bien loin des joutes de célèbres concours internationaux, le Concerto pour piano n°1 opus 23 de Tchaïkovski relève aujourd’hui du défi : l’œuvre menace toujours de s’asphyxier sous le poids de la routine ou de la force de l’habitude, et d’être réduite à un simple alignement d’effets de manche téléphonés de la part de solistes pressés. Précisément, Behzod Abduraimov offre à cette partition que l’on croit rabâchée toute l’attention qu’elle mérite : une remise à plat interprétative saisissante d’intelligence, riche d’éclairages nouveaux, servie par une technique d’une grande propreté et par une exemplarité textuelle absolue.
Refusant toute agressivité comme tout enrobage déplacé de la sonorité, le pianiste ouzbek sculpte une interprétation tirée au cordeau, millimétrée dans ses intentions comme dans ses voltefaces fantasques. Dès l’exorde le plus célèbre du répertoire, là où tant de virtuoses s’abîment dans un spectaculaire facile et vulgaire, il impose un étagement des plans sonores d’une clarté souveraine, guidé par une recherche constante de la nuance expressive la plus aristocratique. Mais c’est avec un sens de la dramaturgie consommé et une technique à toute épreuve qu’il éclaire l’architecture de la grande forme sonate tri-thématique qui suit, pour déboucher sur une monumentale cadence nimbée d’un poétique spleen obsessionnel.
Ce constant équilibre entre raison et sentiment irrigue l’ensemble de l’œuvre. L’Andantino simplice touche par la malléabilité du toucher et la grâce du son, avec une irrésistible et pétillante section Prestissimo centrale, vif-argent et véritablement aérienne. Quant au finale Allegro con fuoco, dont la répétition des thèmes peut paraître étouffante sous des doigts moins inspirés, il trouve ici un salut presque inattendu : Abduraimov y déjoue tout risque d’asphyxie en faisant varier les couleurs et les nuances à chaque alternance des couplets et des refrains, avec une subtilité qui n’interdit nullement une puissance tellurique dans le grand trait en octaves de la cadence finale.
Face à ce travail d’orfèvre, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et Lionel Bringuier offrent une réponse très modelée, même si elle n’échappe pas toujours, dans les grands tutti, à un embonpoint un peu trop sonore et à une légère inertie face à l’imagination de l’instant d’un soliste en état de grâce.
En bis, Behzod Abduraimov prolonge l’émerveillement avec La Campanella de Franz Liszt (extraite des Six Grandes Études d’après Paganini), saisissante par son éventail dynamique servi par un sens du staccato et un contrôle de la sonorité impressionnants.
En seconde partie, Lionel Bringuier retrouve la Symphonie n° 6 en si mineur opus 54 de Dmitri Chostakovitch, une œuvre singulière qu’il vient tout juste de diriger en ce début de saison au pupitre de son autre phalange, l’Orchestre Philharmonique de Nice. Moins fréquentée que ses voisines, cette « symphonie sans tête » prive d’emblée l’auditeur du traditionnel allegro initial de forme sonate pour s’abîmer dans un vaste et contemplatif Largo (préfigurant les futurs premiers mouvements monumentaux des Huitième et Dixième), un temps initial partagé entre effroi face à la terreur stalinienne et introspection dépressive. Toute la difficulté de l’interprétation réside dans le maintien d’un équilibre précaire, où la grande arche tragique initiale doit trouver son contrepoids dans la causticité, l’ironie, voire la trivialité délibérée des deux mouvements vifs qui lui succèdent, la parachèvent et l’éclairent.
Dans ce premier volet, Lionel Bringuier fait le choix d’une progression très fluide et d’un tempo relativement allant, dans la lignée d’un Mariss Jansons, bien loin des lectures plus étales ou creusées jusqu’à la décomposition d’un Evgeny Mravinsky (le créateur de l’œuvre en 1939), d’un Leonard Bernstein ou d’un Vasily Petrenko. La baguette du chef français dessine moins un portrait glaçant de la terreur qu’un paysage glacé de l’âme, une vaste expansion immaculée qui n’est pas sans rappeler l’austérité du mouvement lent de la Quatrième Symphonie de Sibelius. Dans ce déroulement plutôt délié, quoique acéré aux moments propices, le chef laisse un espace considérable aux solistes de l’OPRL : le piccolo acéré et poétique de Myriam Arnold, le chant diaphane de la flûte de Valérie Debaele ou la ténébreuse clarinette basse de Martine Leblanc irisent par leurs longues interventions sculpturales la transparence polaire ou l’enfer glaciaire dessiné par un tapis de cordes aussi discipliné qu’irréprochable.
Le deuxième mouvement Allegro, scherzo rupteur, est tout en contraste, étincelant et caustique à souhait, sous cette baguette inspirée et par son climat fantomatique du mouvement central du Concerto pour orchestre de Witold Lutosławski, pourtant de quinze ans postérieur. L’OPRL y déploie une virtuosité tant individuelle que collective remarquable par l’acuité des attaques, d’une précision toute horlogère. Le finale Presto vient parachever cette trajectoire de façon saisissante. D’abord faussement bon enfant et badin, le discours laisse soudain surgir dans sa partie centrale des ombres bien plus menaçantes : la présence du totalitarisme et ses affres s’y font enfin pleinement ressentir. Mais Chostakovitch, tout comme nos interprètes du jour, détourne aussitôt cette menace par l’ironie : le propos bascule dans un grotesque délibéré pour sombrer, dans sa coda, dans une trivialité franchement goguenarde et presque désopilante – même si le rire est très jaune. L’ensemble de cette mécanique théâtrale et sarcastique est emmené avec une verve communicative par l’orchestre, sous l’impulsion lumineuse et le violon incisif du Konzertmeister Alberto Menchen, remarquable lors de son intervention soliste au retour du thème principal de ce final chahuté.
Chose rare et fort appréciée du public enthousiaste, pour compléter la fête l’orchestre offre un bis symphonique en guise de cadeau d’ouverture de saison : une version emportée de la huitième Danse slave de l’opus 46 de Dvořák, un Furiant d’une pulsation rythmique bondissante et d’une verve instrumentale très communicative : une page festive qui clôt la soirée dans un élan de générosité partagée.
Lionel Bringuier et l’OPRL signent ainsi, avec cette prestation impeccable, un concert de rentrée placé sous le signe de la clarté, du dépoussiérage textuel et d’un enthousiasme communicatif toujours renouvelé.