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L’âme des Atrides

Elektra

« Dans mon Elektra, dit le metteur en scène , je n’ai pas cherché à rivaliser avec la musique, car si j’avais insisté sur l’hystérie des trois femmes, j’aurais fait redondance. » Braunschweig en effet, tel un psychanalyste, a choisi de s’attacher aux conflits intérieurs vécus par chacun des protagonistes, laissant à la musique le soin d’exprimer la terrifiante bataille que se livrent les trois femmes, même si l’essence de la partition de Strauss exprime elle aussi l’âme des personnages. « Sous le chaos et la violence, précise le metteur en scène, j’ai tenté la sérénité, la douceur, la sensualité que sous-tend la vérité profonde des protagonistes. » Pour Braunschweig, la scène de la reconnaissance d’Oreste et Elektra n’a rien d’une phase de repos entre deux crises, l’opéra entier, telle une arche, tendant en fait vers ces instants. « Ma perception d’Elektra, précise le metteur en scène, est le mystère des héros, le rêve, le fantasme, plus que la réalité du matricide. Mon approche tenant de la psychanalyse, ma scénographie vise à l’onirisme tout en exacerbant la profondeur des consciences. » L’action en effet se déroule à l’intérieur du palais de Mycènes, qui pourrait être celui de la tête d’Elektra, et l’on se demande si Oreste est bien venu pour tuer où s’il n’est que rêve.

Le plateau est rouge sang, avec deux taches immaculées, au fond, côté jardin, une porte blanche au miroir sans tain révélant un escalier sur lequel est tapie Elektra, alors que les servantes évoquent sa fureur frénétique. Côté cour, à l’avant-scène, une baignoire banale, celle-là même où fut égorgé Agamemnon, symbole du grand nettoyage qui va se dérouler sous les yeux du spectateur, et dans laquelle Elektra plongera les mains une fois le matricide accompli par Oreste, pour se couvrir le visage du sang paternel avant de se lancer dans sa transe mortelle. Une partie de l’action se tient à l’arrière-scène, où l’on voit notamment Clytemnestre rongée par le songe du meurtre de l’époux. Tout est plus suggéré que montré, avec une juste sensibilité. L’ sonne plus fondu que de coutume, Jan Latham-Kœnig évitant de couvrir les voix, essayant tant que faire se peut de donner à l’opulente formation de Strauss la transparence et la fluidité d’un orchestre de chambre. Certes, les sonorités sont rêches, et l’ensemble manque de souffle dramatique, l’orchestre s’avérant moins maître de l’action que de coutume, la primauté passant au plateau. Portée par l’acuité de l’analyse de Braunschweig, la distribution s’exprime naturellement pour exalter l’essence des héros, et si la musique apparaît trop distanciée, le théâtre l’emporte, les chanteurs se concentrant sur le jeu, n’ayant pas à forcer leur voix. Si bien que, même si l’on relève un vibrato trop large, la performance de saisit par sa vérité dramatique. Snejinka Avramova est une Clytemnestre troublante à l’ample mezzo, un Oreste d’autant plus attachant que, si le timbre est brûlant, la voix flotte. Mais c’est la touchante Chrysothémis de Nancy Weißbach qui s’impose, tant la longiligne soprano berlinoise a le souffle, l’agilité, la sensualité, la grâce du rôle.