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Les malheurs de « Siroe »

« Siroe, re di Persia » de Haendel

Après la réussite de Serse, présenté en novembre dernier dans ce même théâtre, on pouvait espérer beaucoup de cette version de concert d’une œuvre encore plus rare : Sirœ rè di Persia, créée le 17 février 1728 au King’s Theatre de Londres. Sa distribution était alors éblouissante, réunissant rien moins que le fameux castrat Francesco Bernardi, dit « Il Senesino » dans le rôle-titre, et les deux grandes divas rivales, Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni.

Mais hélas, le résultat est sans commune mesure avec ce que l’on était en droit d’attendre ! Les organisateurs ont il est vrai joué de malchance : Patricia Ciofi, prévue initialement pour le rôle d’Emira (qu’elle a d’ailleurs chanté en janvier 2001 à Venise dans une production saluée par l’ensemble de la critique), a d’abord déclaré forfait. Sa remplaçante, , étant tombée malade, c’est la soprano tchèque Katerina Beranova qui, finalement, a tenu la partie. Les remplacements de dernière minute peuvent parfois se révéler d’heureuses surprises, nombre de chanteurs ont vu leur carrière prendre leur envol en de telles circonstances. Mais ce ne fut pas le cas, ce soir-là. Outre la qualité du livret de Metastase, dont Nicolas Haym « allégea » les longs récitatifs, la partition de Sirœ est loin d’être mineure ; ce, malgré une intrigue assez touffue, qui met en jeu les habituels conflits d’amour et de pouvoir chers à l’opera seria, avec un de ses ressorts favoris qu’on retrouvera dans tout le dix-huitième siècle, particulièrement dans le théâtre de Marivaux : le travestissement d’un des protagonistes pour approcher l’être aimé. De plus, Haendel étant passé maître dans l’art de peindre les caractères, le nombre réduit des personnages lui permet de mettre en valeur leurs personnalités respectives, à travers les divers ressorts de l’intrigue, dont l’épicentre est la rivalité entre les deux femmes amoureuses du primo uomo.

L’œuvre eut pourtant un succès public assez mitigé et quitta l’affiche après dix-huit représentations ; il est vrai qu’elle était en concurrence avec celle de et , The Beggar’s Opera, qui faisait salle comble au Lincoln’s Inn Fields — et allait passer à la postérité. Assister à la représentation d’un opéra aussi rare que Sirœ, même en version de concert, est donc passionnant à plus d’un titre. Il faut l’avouer, au départ, une vingtaine de minutes de flottement sont nécessaires avant de comprendre, parmi les interprètes féminines, qui chante quoi : le programme n’indique pas les tessitures des rôles, et la mezzo-soprano argentine Liliana Rugiero (Sirœ), a jugé bon de revêtir une robe de soirée très glamour, au lieu du traditionnel smoking ou tailleur-pantalon souvent adopté par les mezzos chantant des rôles travestis. Même problème pour Emira et Laodice, toutes deux sopranos : mais grâce aux surtitres, le doute est finalement levé parmi l’auditoire. Très vite, il devient évident qu’émergent de la distribution deux artistes : (Cosrœ), présent également à Venise, ainsi que (Laodice). La grande déception vient de « la remplaçante de la remplaçante » : visiblement assez étrangère au répertoire baroque, dotée une voix légère et haut perchée, Katerina Beranova donne une bien piètre interprétation du rôle d’Emira. Transformant ses arie subtiles et raffinées en exercices cuicuiteux, elle fait plus penser à la poupée des Contes d’Hoffmann ou à Lakmé, qu’à l’héroïne tragique et poétique de Haendel… avec de surcroît un style assez douteux, marqué par une fâcheuse tendance à privilégier les ornementations dans l’aigu, voire le suraigu.

On peut se demander comment le chef d’orchestre peut avoir accepté une telle aberration, totalement « anti-baroque », les variations dans le suraigu étant assez rares dans ce répertoire, en fait plutôt caractéristiques du dix-neuvième siècle. Il est vrai que William Christie dans Alcina a fait quelques concessions à cette pratique : mais ç’était pour Natalie Dessay, dont on connaît la grande musicalité et les moyens exceptionnels dans le suraigu. Certes pas le cas de Katerina Beranova, dont les notes dans ce registre sont souvent stridentes, et d’une justesse parfois approximative. Même l’excellente — à la voix agréable, ronde et bien projetée — ne peut, surtout en deuxième partie de concert, résister à la tentation de tomber elle aussi dans un tel travers, ce qui a pour effet de générer chez le spectateur témoin de ce concours d’effets de mauvais goût une certaine lassitude auditive. Malgré un chant stylé quoique terne, le Sirœ de Liliana Rugiero déçoit pour des raisons différentes : rarement on a entendu une voix aussi atone, creuse, sourde, engorgée ; de surcroît à peine audible dans les graves, monocorde, monochrome — et pauvre en harmoniques. Sans être exceptionnel, le Medarse du contre-ténor Roberto Balconi (lui aussi à Venise en 2001) se révèle de bonne tenue. Mais, c’est indiscutablement à que revient la palme, tant par la qualité de sa voix (belle, ample et bien timbrée), que par la qualité de son style et de son expression : très mise en valeur dans le grand air « Gelido in ogni vena », pour lequel il est fort applaudi.

Cependant, en ce qui concerne les ornementations intempestives, les chanteuses incriminées ne sont pas seuls fautives. N’était-ce pas au chef de fixer les règles de manière stricte, comme il se doit dans tout concert — baroque ou autre ? De fait, même si l’orchestre, sans être transcendant, est loin d’être médiocre — et se révèle même à certains moments excellent —, l’impression générale ressentie est un manque d’unité, de cohésion et de conception générale de la partition. Comme si certains artistes un peu chancelants telle Katerina Beranova, visiblement peu habituée au style haendélien, étaient abandonnés à eux-mêmes, sans directives vraiment précises. Témoin, ce déplorable « Chio mai vi possa » : bâclé, transformé certes en une bluette pour rossignol mécanique par la chanteuse, mais dont le chef modifie le tempo initial (allegro) en allegro molto vivace, et supprime les nuances pourtant indiquées. Cette déclaration d’amour déchirante et poétique, un des sommets de la partition, devenant ainsi un parcours du combattant pour super-TGV à cocottes.

On ne peut que déplorer la défection de Patrizia Ciofi, qui aurait sans doute donné une interprétation autrement plus bouleversante du rôle d’Emira ; et se prendre à rêver de ce que feraient de cet opéra méconnu des chefs comme Christie ou Minkowski, aidés des interprètes de très haut niveau avec lesquels ils aiment à travailler. Dommage…

Crédit photographique : (c) Nana Watanabe