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Siegfried de Wagner au Coliseum


La nouvelle production du Siegfried de Wagner, par Phyllida Lloyd au Coliseum de Londres, est une partie de la Tétralogie qui est exécutée actuellement par l’ENO (English National Opera). L’Or du Rhin et La Walkyrie ont été donnés la saison dernière, et Le Crépuscule des Dieux sera donné en première au début de l’année prochaine.

La production de Lloyd est résolument placée dans le monde contemporain, ce qui éclaire la partition de Wagner avec différents degrés de réussite. Au premier acte, la cabane de Mime est une chambre meublée miteuse et en désordre, avec un atelier attenant. Ç’aurait presque pu être le décor pour la comédie télévisuelle d’étudiants The Young Ones. et Richard Berkeley-Steele ont créé une des représentations les plus convaincantes et ressemblantes dans la relation entre Mime et Siegfried favorisant l’idée d’un Siegfried adolescent. La force de Phyllida Lloyd dans cette production consiste en sa peinture détaillée des relations humaines. Elle semble moins à l’aise avec les éléments mythiques de l’histoire, par exemple, la scène de la forge avec Siegfried à la fin du premier acte manque de puissance car représentée d’une façon totalement abstraite juste par quelques effets lumineux stupéfiants, mais cette scène était trop longue pour qu’un tel traitement n’entraîne pas de la lassitude, voire du ridicule.

Le deuxième acte s’ouvre dans un couloir anonyme, avec juste un mur, une porte, une rangée de chaises et un distributeur d’eau réfrigérée. Le seul indice relatif à la forêt est la peinture d’arbres sur le papier mural. Alberich a avec lui un bébé dans une poussette ; la réalisatrice veut donner à penser que c’était là son Hagen (rival de Siegfried dans le Crépuscule des Dieux), mais, selon le livret de Wagner relatif à La Walkyrie, Hagen a le même âge que Siegfried, une erreur que bon nombre de spectateurs commentèrent.

Le Voyageur de Robert Hayward présente un caractère plutôt en retrait, réactionnel plutôt que dynamique. Robert Hayward survole le rôle, avec un magnifique sens de la ligne de chant, mais une faible diction, soulignant son échec à transmettre le sens dramatique du texte.

En revanche Les bulles de savon soufflées par Siegfried durant les murmures de la forêt fut une des versions les plus satisfaisantes et touchantes de la production. L’éclairage joua à nouveau une part importante, puisque le papier mural changea de couleur et devint translucide, révélant d’abord l’oiseau des bois en silhouette (Sarah Tynan en garçon sur un mini-scooter) et ensuite Siegfried tuant l’énorme silhouette de Fafner (Gerard O’Connor), apparemment nu dans son bain.

Au troisième acte la musique de Wagner se fait de plus en plus intense et puissante, à l’inverse de la mise en scène, dont c’était une des parties faibles. Erda () et les Nornes (muettes) sont dans une maison de retraite, regardant à la télévision les flammes sur le rocher de la Walkyrie. est une Erda dotée d’un beau style vocal, mais partage avec Robert Hayward cette mauvaise diction, qui, combinée à ce cadre «non dramatique», ôta à la scène beaucoup de son pouvoir. Ceci fut aussi vrai de la rencontre de Wotan avec Siegfried, dramatiquement l’une des scènes les plus importantes du Ring. Que ceci se fût passé dans la maison de retraite d’Erda eût pu être adapté aux buts de la direction de plateau, mais cela minimisa les éléments mythiques et montra que la rencontre manquait de résonance et de drame.

Une fois montée sur son rocher, Brünnhilde (Kathleen Broderick) est cachée derrière un paravent, de telle façon que l’on voit en silhouette Siegfried lui retirant son armure. En jugeant par le fait que le héros remonte la fermeture éclair de son pantalon après avoir embrassé la walkyrie, la réalisatrice voulut nous faire croire que Siegfried était allé beaucoup plus loin qu’un simple baiser. Kathleen Broderick est une Brünnhilde très sensuelle à la taille de mannequin. Elle possède l’amplitude vocale de ce rôle, et sa voix a acquis de la puissance depuis qu’elle a chanté Brünnhilde pour la première fois avec l’ENO, en version de concert. Mais cet acquis a eu un certain coût : sa voix a développé un profond vibrato et elle utilise un portamento pour les notes aiguës, à l’instar de en fin de carrière.

Malgré ce plateau de bonne tenue, le chef d’orchestre aurait pu faire beaucoup plus pour les aider : il y eut beaucoup de moments où il aurait dû être d’un plus grand support pour les chanteurs, en lieu et place d’une retenue excessive.

Phyllida Lloyd et sa distribution continuent de développer leur Ring ; dans Siegfried, les deux premiers rôles et la direction d’orchestre semblaient avoir gagné en confiance et en puissance depuis les précédents épisodes. La lecture de Phyllida Lloyd dépouille la Tétralogie de presque toute sa résonance et de son pouvoir mythique, la présentant comme un drame purement humain. Mais ceci semble révéler une divergence entre le drame accessible, intime et à échelle humaine de Lloyd, et une vision musicale à plus large échelle de . Lloyd est remarquablement soutenue par sa distribution qui, pour tous les chanteurs, donne des interprétations terriblement dramatiques. Mais les chanteurs ne sont pas tous capables de faire face à la vision musicale plus grandiose de .

Tout Londres attend avec impatience «Le Crépuscule des Dieux» et espère non fondées les rumeurs que l’ENO aurait laissé tomber son projet de faire un cycle complet du Ring.

Article traduit de l’anglais par Gérard Héry pour ResMusica.com.

Crédit photographique : © Joseph Albert (1876)