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Agnès Mellon et les Déesses outragées

A contrario des torpeurs alanguies qui s’offrent en couverture (subtile sensualité du peintre Jacques Blanchard dont la brosse puissamment chromatique revisite Titien lui-même), les héroïnes que chante , n’ont rien d’un douceâtre abandon ; ou si elles s’attendrissent, dans le souvenir trop fugace d’un amour perdu, « ces déesses outragées » fulminent tout autant, dans la haine implacable et la fureur meurtrière. Pour ce programme des plus expressifs, s’affirme une voix qu’on n’attendait pas : celle d’, soprano angélique chez Christie dont le timbre tendre incarnait plutôt dans notre souvenir, le volage et malicieux Cupidon, l’émoi pastoral des bergers arcadiens, l’appel des anges et la promesse des délices célestes.

Ici, la voix est autre : elle a gagné dans le grave sans perdre la clarté de son articulation. Et d’emblée, dans le registre dramatique voire tragique, aux humeurs haineuses affichées, le métier d’ embrase la tension sombre des quatre cantates de ce recueil. Son expertise? Ecarter l’artifice, suivre l’accentuation du texte en prenant appui sur l’expression des consonnes. Comme directrice artistique, la chanteuse – aidée de la musicologue Catherine Cessac-, a même « orchestré » le programme et choisi la gradation émotive des textes. C’est une montée en puissance de la charge tragique qui nous est offerte : au commencement, douleurs langoureuses d’Ariane, certes esseulée, trahie, mais ressuscitée à l’amour, grâce au miracle d’une nouvelle rencontre, celle de l’éclatant Bacchus ; puis, l’espoir s’efface devant le tragique : tout se précipite avec l’élan fatal du « plus fidèle amant », Léandre, rejoignant à la nage son aimée, Héro ; surtout, les deux dernières cantates illustrent sans détours, la solitude, terrible et désespérée, des amantes outragées : Circé rugit en de vaines fureurs et Médée, fulminant contre sa rivale, sombre dans la folie.

A une très sensible interprétation qui dévoile l’infinie palette des climats psychologiques, Agnès Mellon ajoute une sorte de photographie musicale des années 1710 où ressort l’indiscutable créativité des auteurs lyriques dans le cadre plus intimiste de la cantate : aux côtés de la « Grande Machine Versaillaise », voici de petits joyaux chambristes dont l’effectif réduit ne cède rien à l’éloquence ciselée de l’instrumentation. Est-ce en liaison avec la personnalité d’une mécène exigeante, La Duchesse du Maine, ici dédicataire des cantates Ariane et Circé? Aussi impliqués que la chanteuse, les musiciens de Barcarole soulignent avec une grâce mordante l’expressivité incandescente des textes. Bercement douloureux de la flûte d’Amélie Michel dans le superbe lamento d’Ariane du trop méconnu  ; complicité impétueuse du violon d’Alice Piérot et du clavecin de Kenneth Weiss tout au long du programme en particulier : invocation infernale de Circé et rancœur vengeresse de Médée.

Voici donc, dans la suite des Lulli et Delalande, trois miniaturistes de l’âme : (mort en 1730), Colin de Blamont (élève de Delalande) et dont l’écriture concise annonce, cinq ans avant la mort du Roi Soleil, aux côtés des fastes – certes vieillis du palais-, le futur essor du salon et de son art de vivre, quand s’imposera, triomphant, le rocaille Français à Paris.