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Fin de saison en apothéose

Haendel : triomphe du Trionfo

On sait que le théâtre municipal de Poissy, grâce au discernement de son directeur artistique, (lire à ce propos notre entretien), est devenu, en dehors de Paris, l’alternative musicale incontournable extra-muros. C’est « LE » lieu chéri des mélomanes en mal de découvertes et d’émotions majeures. Pas un répertoire qui n’y ait été omis dans l’excellence et l’audace. Du contemporain au baroque, des chefs de renom (Sir Roger Norrington), aux jeunes baguettes insolentes ( – lire la chronique de notre confrère sur la Scala di seta de Rossini), des voix rigoureusement sélectionnées agissant parfaitement avec des orchestres reconnus, des formes nouvelles aussi à la croisée des disciplines : danse, musique, instruments… (Création du spectacleClair-obscurs avec la danseuse chinoise Xin Quin, le violoncelle d’Ophélie Gaillard et l’accordéon de Pascal Contet).

Vendredi dernier, les habitués et les nouveaux spectateurs, stupéfaits, auront reconnu ce qui fait les grandes soirées. Les abonnés y auront retrouvé le climat électrisant d’une soirée antérieure où avait paru le même orchestre (Les ) sous la baguette du même chef () serviteurs du même compositeur (Haendel). Hier, Ariodante. Ce soir : Il trionfo del tempo e del disinganno. Une soirée d’exception, ce sont tout d’abord des chanteurs en phase avec le texte musical. D’autant plus que sans costumes – puisqu’il s’agit d’un oratorio – les artistes n’ont « que » les ressources de leur voix et les attitudes du corps pour investir chacun des rôles allégoriques. (subtile Angelica dans Orlando Furioso dirigé chez Naïve par Jean-Christophe Spinosi) a prêté la transparence et la tendresse de son timbre fruité au personnage de Belleza (Beauté) : arrogante et fière au début, dévouée aux seules promesses de Piacere (Plaisir), elle éteint, deux heures après, toute effusion d’orgueil en une confession irrésistible tissée dans le renoncement et l’humilité. Poppée triomphante au matin de sa vie (air : Una Schiera di piaceri ) Madeleine pénitente au soir…

a suscité un égal succès dans ses deux airs hypnotiques Crede l’uom puis Più non cura valle oscura… : la berceuse des flûtes d’une sérénité troublante) : la contralto exprimait avec douceur les terribles vérités qu’apporte il Disinganno (la Désillusion). Une salle suspendue aux moindres nuances du caractère vocal, traversant avec lui le miroir des illusions trompeuses vers le bout du tunnelque sont vérité et vanité.

La révélation de cette soirée de tempéraments féminins fut le mezzo incandescent d’ : séduction souveraine de Piacere (le Plaisir) soucieux d’étendre son empire illusoire sur la trop fragile Bellezza. Le rôle est fascinant : au préalable, d’une arrogance supérieure, défiant ici le temps et la désillusion mais au final, réduite à l’impuissance. Impuissance douloureuse d’une déité désavouée : contrainte de constater qu’elle n’a pas se place dans le monde de la vérité : réduite à l’illusion et aux artifices de la jeunesse ou d’une existence superficielle. Articulation et feu dramatique, engagement physique exigeant de tout le corps : chacun de ses airs fut un triomphe de virtuosité mordante dont précisément son Lascia la spina (murmures caressants du dieu hédoniste) ; surtout, son dernier air : l’orchestre rugissait de fureur quand la chanteuse exprimait l’hystérie de Plaisir, obligée de fuir telle une furie déchaînée, chassée de la scène véritable, trahie par Bellezza ; celle qui a débuté sa carrière avec Tamerlano dans Bajazet de Vivaldi a dévoilé une présence scénique et vocale absolument époustouflante. Un peu en retrait dans ce plateau d’excellence, le ténor américain Bruce Fowler : ici, trop lisse et trop poli dans la fresque des passions exacerbées.

« Minko » et ses Musiciens, en terres haendéliennes, ont ciselé comme à leur habitude les intentions d’un compositeur qu’ils connaissent parfaitement : économie des accents, fluidité des lignes, clarté du propos expressif, surtout science des contrastes et des éclairs fugitifs de la partition. Il trionfoest pour Haendel ce que fut la Joconde pour Leonard : une œuvre chérie, conçue dès le séjour romain, au moment de la jeunesse puis reprise, réarrangée, retravaillée (texte en anglais en 1757) jusqu’à l’âge mûr comme une partition testament, recueillant les fruits de l’expérience personnelle. Nous sommes donc en présence d’un œuvre profonde : le recueil poétique d’un musicien soucieux d’exactitude psychologique. Si l’on tient l’opéra ou l’oratorio baroque comme le théâtre désigné des illusions et de la métamorphose, ce Trionfo en est le miroir le plus abouti. La fulgurance des interprètes très élégamment électrisés par le chef a rétabli cette traversée initiatique ; de la scène au parterre, chacun n’est pas sorti indemne de l’expérience musicale ; et ce soir-là, davantage que d’autres soirées de concert, on se sentait transfiguré par la révélation palpitante d’une œuvre majeure.

Crédit photographique : © DR

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