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Une pêche miraculeuse

Peter Grimes

L’Opéra de Zürich propose une nouvelle production de Peter Grimes sous la régie de , un habitué des murs zurichois. Le chef-d’œuvre lyrique de Britten se rattache de près aux origines communes du compositeur et de George Crabbe, auteur de la nouvelle inspiratrice du livret. Tous deux sont enracinés dans le Suffolk anglais. La Mer du Nord est donc l’élément central de l’œuvre. Un élément inquiétant, hostile, impitoyable, expiatoire aussi. Les Sea Interludes (dont quatre des six constituent la suite d’orchestre Four sea interludes publiée ultérieurement) laissent sourdre à l’envie les profondeurs glaciales et imprévisibles de cet univers mortifère alors que les lignes de chant, élancées, s’arquent par delà la fosse d’orchestre, comme pour mieux illustrer les errances psychologiques du personnage central.

Souvent présenté comme un être exclusivement fruste et brutal, Peter Grimes n’en demeure pas moins au prise avec des tourments croissants liés aux morts accidentelles des jeunes apprentis qui lui ont été confiés. Subissant l’opprobre des villageois, il reste obstinément prisonnier de son souci de faire fortune seul, par la pêche, et court progressivement à sa perte. La richesse de l’opéra de Britten ne réside pas que dans la présentation de la destinée de ce pêcheur pris de folie, mais également dans la peinture subtile qui est faite d’un village de ce Suffolk anglais, avec sa galerie hétéroclite de personnages, tous croqués avec une acuité de regard d’une rare pertinence. Par conséquent, le parcours de Peter se voit rehaussé par d’innombrables scènes de genre qui lui offrent bien plus qu’un simple contrepoint occasionnel.

La direction d’acteur de parvient à rendre la prodigalité de l’ouvrage. Des costumes aux intentions claires situent chacun et chacune au sein de ce contexte villageois. Les habitants sont disposés sur plusieurs niveaux frontaux et dominent en cela Peter Grimes comme pour mieux le cerner, le juger. Juchés à différentes hauteurs, les villageois semblent parfois faire miroir au public réparti entre le parterre et les galeries de l’Opernhaus zurichois. La présence de deux lunes en arrière-scène surprend de prime abord, mais tend à souligner l’ambivalence de Grimes autant qu’elle concourt à opposer par les éclairages qui y sont jetés la nuit et le jour. De manière générale, le dispositif scénique unique – relativement abstrait – s’il canalise l’attention sur un plateau qui foisonne de personnages, lasse quelque peu et présente l’inconvénient de ne pas vraiment réussir à évoquer l’infini de l’élément marin, dont on peine à percevoir la présence, même en latence.

Comme souvent à Zürich, le plateau est exemplaire. apparaît idéal dans le rôle-titre, autant physiquement que vocalement. Son chant est radieux, parfaitement lié et vaillant, doté d’une voûte superbe. Il lui permet en outre de camper un personnage aussi fragile que bourru et de laisser s’installer un exil mental toujours plus prégnant. L’Ellen d’ est à l’avenant. La soprano est capable d’aigus pleins de relief et de rondeur, dans des dynamiques variées qui soulignent l’écriture vocale aussi exigeante que belle dispensée par le compositeur. Le baryton , distribué dans le rôle du Capitaine Balstrode, ne faillit jamais à la tâche qui lui incombe et se profile avantageusement dans son rôle. Il serait aussi fastidieux que malaisé de détailler par le menu la quinzaine e rôles que comporte au total l’œuvre de Britten. Il convient toutefois de relayer l’enthousiasme que le public a éprouvé à l’égard de la distribution, laquelle bénéficie d’une excellence indéfectible jusque dans les rôles les moins exposés. Le chœur se joue sans embûche des difficultés que lui ménage la partition et parvient à une intensité et une fusion que rien ne prend en défaut.

Dans la fosse, livre une lecture passionnante, équilibrée entre force et poésie, il obtient des pupitres de l’orchestre des élans portés par une ardeur des plus vives ainsi que des phrasés veloutés et ondoyants. Ses Sea interludes ont ce zeste d’âpreté qui permet de souligner la violence enfouie sous le manteau ondoyant de l’élément marin, dan un vaste panel de couleurs franches ou plus mordorées. De grands moments orchestraux, indéniablement!

Crédit photographique : © Suzanne Schwiertz