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Le théâtre des sentiments pour Mozart

Nous ne sommes pas certains que les spectateurs de l’Opéra de Zurich aient éprouvé tout à fait le même plaisir que nous à la vue de cette production de . Car la réussite de cette captation doit beaucoup au travail de la réalisatrice vidéo qui, avec un dispositif volontairement réduit, a décidé d’épouser le regard du spectateur, furtif, parfois inquisiteur et parfois distrait. Quelques regards sur les chanteurs en coulisses, des cadrages audacieux, rompent la monotonie d’un spectacle assez statique où l’investissement se lit presque exclusivement sur les visages, ce que soulignent parfaitement de pertinents gros plans. La captation offre donc au travail minimaliste et pudique de une profondeur supplémentaire, comme elle offre d’autres perspectives au décor d’une sobriété monacale d’Isabella Bywater, également signataires de costumes chatoyants qui nous renvoient directement au siècle des Lumières.

Passons sur la direction seulement professionnelle de , sans accroc mais sans mystère, pour revenir au plateau. Dans le rôle parlé de Selim, nous bénéficions de la présence et de l’investissement du grand Klaus , concentré et subtil, dont les sourires dissimulent les pires menaces. Sa présence stimule la belle , qui possède de Konstanze le physique gracieux et l’expression toujours juste, qu’elle soit radieuse ou douloureuse. La voix diaprée s’envole vers un aigu de la plus belle eau, la vocalise est facile, l’émission pure, des accents blessés de Traurigkeit à la révolte de Martern aller Arten.

C’est d’ailleurs toute la distribution qui conjugue respect de la vocalité mozartienne et subtil investissement scénique. Le metteur en scène semble avoir laissé libre cours à la fantaisie de , qui s’empare de Blonde d’une voix assurée et avec son habituel abattage scénique. Le rôle lui sied à merveille et son charme est suffisamment irrésistible pour qu’on lui pardonne quelques petites licences, bien innocentes en vérité. Piotr Beczala est un scrupuleux styliste, mais l’expression uniformément plaintive et l’application dans les vocalises ne nous incitent guère à entendre autre chose qu’un élève méritant. Boguslaw Bidzinski campe un sympathique Pedrillo, qui trahit toutefois certaines limites vocales dans Frisch zu Kampfe. nous paraît en revanche être un chanteur extrêmement sous-estimé avec une voix remarquablement longue, richement colorée sur toute son étendue et savamment maîtrisée. Il s’en faut d’un rien de profondeur dans l’extrême grave pour qu’il ne puisse prétendre à adjoindre son nom à celui des plus grands titulaires du rôle.

Si ce spectacle ne bénéficie pas de l’inventivité de celui d’un Stephan Lawless, pour choisir un exemple assez récent, il rend pleinement justice à l’ouvrage et, avec l’aide d’une captation vidéo particulièrement inventive et inspirée, nous entraîne dans un véritable théâtre de douleurs et de sentiments. L’Orient, évoqué visuellement par un seul palmier et quelques costumes, n’est-il pas davantage présent dans cette amertume qui relève les mets les plus sucrés et dans cette cruauté que l’on devine en permanence derrière la subtilité des manières ?