ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Ton Koopman revisite la Passion selon Saint Matthieu

Challenge Classics est un de ces dynamiques labels indépendants qui se multiplient depuis quelques années en Hollande. A son catalogue, principalement l’intégrale des cantates de Jean Sébastien Bach par . Cette intégrale fut laissée en plan à mi-chemin lors de l’absorption-disparition d’Erato, le précédent éditeur de Koopman, dans le groupe Warner.

Depuis lors, Challenge Classics réédite les volumes précédemment parus chez Erato, et enregistre les nouveaux, le projet étant aujourd’hui à quelques disques de l’achèvement. Entre les cantates, Koopman trouve encore le temps d’enregistrer d’autres œuvres vocales, dont cette Passion selon Saint Matthieu, captée en concert à Amersfoort, qui est la seconde version du chef après un premier album paru chez Erato en 1992.

a toujours été un chef rapide, parfois même pressé, et cette Saint Matthieu n’échappe pas à la tendance, puisqu’elle est rondement menée en deux heures trente cinq minutes, ce qui lui permet de tenir sur deux cds, alors que la plupart de ses concurrentes en occupent trois. Koopman est un fin musicien, qui est chez lui dans Bach plus que dans tout autre compositeur, adoptant une démarche fluide, légère, et très rythmée. Son élégance distanciée pourra séduire, mais on a l’impression qu’il passe à côté de l’esprit de l’œuvre, en ne creusant pas sa direction, passant d’un air à un choral sans varier les climats, tout au même rythme un peu pressé, et sans prendre le temps de véritablement s’intéresser au drame qu’il raconte. Tout est très soigné, très beau et parfaitement agréable à l’écoute, mais on aimerait plus d’arêtes, plus d’irrégularités, plus de contrastes, et les airs les plus émouvants, « Erbarme dich », « Buss und Reu », « Aus Liebe » sont d’une pâleur déconcertante. Autre exemple frappant : « Können Tränen meiner Wängen », pris à un tempo bien trop rapide, dans lequel les cordes se contentent d’être jolies et délicates, et qui se transforme en exercice de vocalises pour l’alto.

La distribution réunie par le chef est bien moins prestigieuse que celle de son premier enregistrement, qui avec Christoph Prégardien, Barbara Schlick, , Peter Kooy, comptait quelques-uns des meilleurs chanteurs de l’époque pour ce répertoire. Elle est cependant conforme à son esthétique actuelle, avec des voix légères, plus instrumentales que dramatiques, et relativement anonymes. Le plus intéressant est l’éloquent évangéliste de Jürg Dürmüller, à la diction soignée et à l’implication convaincante, auquel on reprochera cependant quelques serrements dans l’aigu. Le Christ d’Ekkerhard Abele fait également bonne impression : la voix semble fatiguée, et le vibrato est envahissant, mais ses interventions sont pleines d’humanité et sa douleur est sincère. est le seul rescapé de la distribution de la précédente Saint Matthieu de Koopman. Diction mordante, vocalisation habile, intonation parfaite, le vétéran est en pleine forme. Les autres membres de l’équipe sont moins convaincants. Cornelia Samuelis a un beau timbre de soprano sombre, et chante joliment, mais ses aigus sont troubles et la justesse n’est pas son fort. L’alto Bogna Bartosz a une belle voix claire et homogène, elle ornemente avec aisance et souplesse, mais elle manque de charisme, et a tendance à chanter trop bas.

La fadeur n’est pas ce qu’on pourra reprocher à , qui adopte des postures expressionnistes qui détonnent dans cet enregistrement plutôt sage. Sa prestation est intéressante, mais son chant assez rugueux et anguleux aurait été mieux adapté à la vision de chefs plus théâtraux comme Harnoncourt ou Schreier. Chœurs et orchestres se comportent avec discipline et professionnalisme, mais la ferveur des choristes est limitée, et les nombreux solos instrumentaux sont rarement touchés par la grâce, et parfois même assez ternes.

En conclusion, une version jolie et intègre de la Passion selon Saint Matthieu, qui ne suscitera à notre avis ni rejet ni passion de la part des auditeurs, qui resteront fidèles à Harnoncourt, Leonhardt, Herreweghe ou Schreier, qui se situent tous à un niveau d’inspiration nettement plus élevé. Une version DVD de cette interprétation est également parue, ResMusica la commentera bientôt.