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Applaudissements au lever de rideau pour Michael Hampe

Cosi fan tutte

Qu’est ce que Così fan tutte ? Une comédie, une pièce grotesque, ou noire, voire une tragédie déguisée ? L’ambiguïté fait la richesse de cette œuvre, qui permet un nombre quasiment illimité d’interprétations possibles. C’est donc au metteur en scène de choisir son point de vue. , doyen de la mise en scène et ancien directeur de l’Opéra de Cologne, a choisi une approche profondément traditionnelle (au meilleur sens du terme) qui, à plusieurs égards, rappelle la production qu’il avait présentée au festival de Salzbourg dans les années 1980. Voilà un metteur en scène qui ne craint ni la beauté des décors ni celle des costumes. La baie de Naples est bien présente en toile de fond, quelques éléments de décors créent tantôt une terrasse, tantôt un intérieur, et si l’action est transposée dans les années 1920, c’est surtout pour nous régaler de superbes robes pour les dames. Une mention spéciale enfin pour les éclairages enchanteurs de Hans Tœldstede qui suggèrent habilement le cours d’une journée, d’une fraîche lumière matinale jusqu’à une merveilleuse nuit étoilée.

Dans un cadre aussi poétique, on imagine mal une mise en scène crue et psychologique, une mise à nu des personnages telle que Patrice Chéreau l’a présentée à Aix-en-Provence et Paris. Logiquement, Hampe opte pour une lecture plus légère et plus comique. Pendant le premier acte, on s’amuse donc – sur scène comme dans la salle – et on admire la qualité d’une direction d’acteurs pleine d’idées et d’esprit, idéalement adaptée à la musique de Mozart. Après l’entracte, l’amusement laisse lentement la place à l’émotion : l’émotion pure d’abord dans le duo «Il core vi dono», puis une émotion troublante dans le grand air de Fiordiligi «Per pietà». Comme la nuit tombe sur scène, elle tombe également dans les cœurs des protagonistes qui se montrent de plus en plus désenchantés, à la fois vulnérables et blessés. Et lorsque les amants font semblant de revenir, la nuit étoilée fait place à une lumière blême et grise. On peut s’imaginer un Così plus noir, plus méchant, mais certainement pas une mise en scène plus cohérente, plus intelligente et plus belle.

trouve un partenaire idéal en la personne de . Si le chef évite le mordant d’un Harnoncourt ou l’agressivité d’un (avec Chéreau), sa direction ne convainc pas moins par son énergie, sa souplesse et sa transparence, sans parler de l’émotion qu’elle véhicule. En grand spécialiste du XVIIIe siècle, Arman privilégie des sonorités baroquisantes, mais pas sèches, donnant ainsi au formidable Gürzenich-Orchester la possibilité de démontrer sa grande versatilité. A plus d’un moment, nous nous croyons en face d’un ensemble de spécialistes jouant sur des instruments d’époque.

La distribution a le grand mérite d’être plus ou moins homogène. A part Don Alfonso, tous les rôles ont été confiés à de jeunes membres de la troupe, et leur complicité se ressent. Il n’y en a pas un qui volerait la vedette aux autres. C’est un vrai travail d’ensemble, peut-être la première qualité que requiert cette œuvre. campe une Fiordiligi intense et émotionnelle. En affrontant sans sourciller les nombreuses difficultés de la partition, notamment les périlleux sauts de registre, elle nous fait presque oublier un timbre assez inégal et dur. est une Dorabella de première classe. Séduisante à la fois physiquement et vocalement, elle nous enchante avec la beauté son timbre charnu, sa technique sans failles et sa palette de couleurs apparemment sans limites. est une Despina piquante comme il faut, mais sans aucune mièvrerie, excellemment chantée et très drôle en docteur et en notaire – et cela sans jamais surjouer.

Parmi les hommes on retrouve avec plaisir le grand Bernd Weikl dans le rôle de Don Alfonso. S’il prend quelques libertés avec le rythme prévu par Mozart, il se présente en très bonne forme vocale. Côté interprétation, son philosophe manque un peu de mordant et cynisme. C’est un bonhomme, rusé, mais toujours bonhomme, et peut-être un peu trop près de son légendaire Hans Sachs. Guglielmo est chanté par qui ajoute ainsi une autre prise de rôle très convaincante à son palmarès. Habilement, il négocie quelques passages un peu graves, s’appuyant notamment sur un médium rond et un aigu facile. Ce Guglielmo est un homme plein de vigueur et très sûr de lui – ce que Turk traduit à la fois sur scène et vocalement. Et néanmoins ce sont les superbes piani du duo avec Dorabella qui nous ont le plus marqués. Reste le cas de . Scéniquement son Ferrando juvénile frôle l’idéal. Vocalement pourtant, il est dépassé par la tessiture du rôle. S’il arrive à bout des ensembles de façon plus ou moins honnête, les deux airs mettent à nu des carences techniques, notamment un aigu étroit et crispé. En outre, son chant manque cruellement de nuances et de couleurs.

Alors que la presse allemande a eu du mal à accepter le traditionalisme de Michael Hampe, le public s’est montré ravi. Cela fait bien longtemps que nous n’avions pas entendu des applaudissements spontanés au lever du rideau dans un théâtre allemand…

Crédit photographique : © Klaus Lefebvre