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Don Giovanni à la sauce madrilène

Lors d’une récente parution de l’Orfeo de Monteverdi sous la direction de René Jacobs, nous nous interrogions sur la politique éditoriale de certaines maisons d’opéra. Le DVD que nous avons à commenter aujourd’hui est tout à fait le genre de produit susceptible de susciter ces interrogations. Voici une nouvelle production de Don Giovanni qui confronte un des grands barytons actuels dans le rôle-titre avec l’une des chanteuses espagnoles les plus appréciée du moment, le tout sous la baguette d’un chef ibérique de bonne réputation. L’ensemble est fort présentable, d’un très bon niveau, bien filmé, mais ce spectacle nécessitait-il une édition en DVD ? C’est là tout l’enjeu du problème, d’autant plus que Don Giovanni est l’un des opéras les plus édités sur support DVD avec déjà une vingtaine de versions disponibles.

La mise en scène de Lluis Pasqual nous présente « l’indispensable » actualisation mais ici plutôt « modérée ». À Vienne, nous avions assisté à Don Giovanni à l’hôtel, ici, nous découvrons le héros et son valet dans l’Espagne post-guerre civile des années 1940. Le parti pris est intéressant, car on se rend mieux compte des transgressions du personnage dans une Espagne fortement militarisée et religieuse. Le metteur en scène relit aussi le mythe à travers le prisme de la littérature espagnole et surtout via El Burlador de Sevilla y Convidado de Piedra (Le Trompeur de Séville et le Convive de pierre) de Tirso de Molina, le premier a avoir fixé sur papier les aventures du séducteur. Dans l’esprit du metteur en scène, Don Giovanni alterne le comique et le tragique, dressant même le portrait d’un joyeux luron, certes un peu excentrique, mais au fond plutôt sympathique. La direction d’acteur, assez simple, anime assez bien l’action, on passe un bon moment, sans ennui, ni accroche particulière.

Musicalement, la réalisation est d’un bon niveau. L’orchestre de l’Opéra de Madrid, n’est pas la Philharmonie de Vienne…Il faut un bon moment pour s’adapter à ses timbres acides et à la verdeur de ses vents, mais sous la conduite attentive de Victor Pablo Perez, les musiciens livrent une prestation musicale et attentive au chant. La conception rapide du chef s’accorde bien à la mise en scène, mais elle manque tout de même de tragique et de profondeur. Le baryton qui offre ici sa seconde prestation dans le rôle pour le DVD, possède l’étoffe du séducteur : belle présence scénique, timbre profond et corsé, mais il lui manque encore le petit plus pour être l’égal des grands titulaires actuels. Habitué des rôles de valet, l’excellent que nous avions pu apprécier lors d’un concert bruxellois avec René Jacobs, offre encore une belle prestation. On sera plus réservé sur le Don Ottavio, bien tenu mais sans saveur de . On peut en dire autant du Masetto de José Antonio López, bon chanteur mais avare de charisme. Les chanteuses sont moins à la fête : alterne bons et moyens moments, mais en dépit d’un engagement scénique total, on reste sur sa faim. La mezzo manque de personnalité vocale, il en va de même pour la Zerlina de Maria José Moreno, peu aidée par des vêtements forts disgracieux…