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Speight Jenkins : L’Opéra de Seattle, le Bayreuth du Pacifique

A l’occasion de l’ouverture en juin 2007 de la première liaison aérienne directe Paris-Seattle, ResMusica a voulu en savoir plus sur la vie musicale de cette ville située à l’extrême nord-ouest des Etats-Unis. Seattle, c’est d’abord son Opéra, bien connu des wagnériens comme le « Bayreuth du Pacifique ». Son Directeur Général fêtera l’an prochain ses 25 ans à la tête de l’institution et entamera en 2008 sa troisième Tétralogie. Rencontre avec un homme d’Opéra parmi les plus influents des Etats-Unis, et un inlassable pédagogue.

« Les voix wagnériennes sont rares, et surtout elles requièrent plus de temps pour atteindre leur maturité. »

ResMusica : a dirigé à Seattle la Walkyrie en 1985, Tristan et Isolde en 1998, et l’Or du Rhin en 2000. Comment s’est passée la collaboration avec ce grand chef suisse (notre portrait), qui nous a quittés en septembre dernier?

 : Il pensait la musique de manière philosophique, l’analysait et transmettait ensuite ses désirs aux chanteurs et aux musiciens par une sorte de magie. Il y avait comme un rayonnement floral dans le son qu’il créait. Je me souviens d’une altiste de l’orchestre qui m’avait dit, après avoir joué sous sa direction, « D’où vient notre son ? Ce n’est jamais comme ça avec les autres, et nous ne savons pas ce qu’il fait pour l’obtenir». Le Tristan a été une de nos plus grandes réussites. y fit sa prise de rôle dans Tristan, et celle d’Isolde. L’approche rapsodique de Jordan, passionnée, lyrique, pleine de cette influence vénitienne convenait parfaitement au deuxième acte.

RM : devait diriger un Ring complet en 2001, mais qu’il n’a pas pu achever.

SJ : En effet, sa santé était très fragile. Quand il est arrivé durant l’été 2000 pour diriger l’Or du Rhin et la Walkyrie, il n’était pas guéri d’une pneumonie contractée plusieurs mois plus tôt. Il respirait difficilement, et on se demandait comment il résisterait. Et effectivement, il n’a pas pu aller au-delà de la deuxième représentation, c’est à peine s’il s’est rétabli assez pour rentrer en Europe. Il n’a pas pu revenir. Son approche de Wagner était dans la légèreté, à l’opposé d’un Wagner bruyant et empesé. Pour lui, Wagner n’était pas un compositeur allemand mais le premier vrai compositeur international, influencé par la tradition allemande, la science française de l’orchestre, les mélodies de l’Italie.

RM : A l’international, l’Opéra de Seattle est connu comme le Bayreuth du Pacifique, et pour cause, car vous avez monté en presque vingt-cinq ans deux nouvelles Tétralogies ainsi que des nouvelles productions des six autres opéras majeurs de Wagner. Sans compter une nouvelle représentation de la Tétralogie en 2009 dans la mise en scène de Stephen Wadsworth. D’où vient cette passion pour Wagner ?

SJ : Glynn Ross, mon prédécesseur, considérait que les forêts et les montagnes autour de Seattle ressemblaient à celles de Bavière. De plus, dans les années 70, il n’y avait pas eu de Tétralogie complète en Amérique depuis la première du cycle qui avait été réalisée dans les années 1880. Il a donné la première Tétralogie à Seattle en 1975 sur une seule semaine, puis la Tétralogie fut représentée deux fois chaque année pendant neuf ans consécutifs, ce qui assura la reconnaissance de notre Opéra auprès des wagnériens du monde entier. Quant au public de Seattle, une exposition aussi intensive à la Tétralogie lui permit de connaître puis de vraiment aimer cette œuvre. Quand je suis devenu Directeur Général, j’ai créé des productions de plus grande ampleur de tous les opéras de Wagner avec des chanteurs, des metteurs en scène et des chefs internationaux, que le public local et national a pu apprécier grâce au travail fondateur qui avait été accompli. Je ne peux qu’en être reconnaissant. La dernière Tétralogie en date, celle de 2005, a fait venir à Seattle des passionnés de Wagner de 49 de nos 51 Etats, et de 19 autres nations.

RM : Quel est l’objectif du Concours International Wagner, dont la première édition s’est tenue en 2006 et dont la finale de la seconde édition se tiendra en août 2008 ?

SJ : Les voix wagnériennes sont rares, et surtout elles requièrent plus de temps pour atteindre leur maturité. Pour cette raison, notre concours est ouvert aux chanteurs entre 25 et 39 ans, alors que la limite d’âge est de 35 ans d’habitude. Les deux vainqueurs du concours sont récompensés par un chèque de 15. 000 dollars chacun. Ce n’est pas ça qui va révolutionner leur vie, mais c’est une aide. Surtout, cela lance leur carrière. La moitié des huit finalistes de la première édition de 2006 a été engagée par notre Opéra. Après avoir remporté le concours, la soprano Miriam Murphy chantera Isolde, Kundry et Brünnhilde à Bastille, à Covent Garden, au Liceu de Barcelone…

RM : Ce concours est une opération de prestige pour votre Opéra, est-ce que toute cette activité Wagner n’empiète pas sur les autres activités de votre maison ?

SJ : Non, le concours a pu être mis en place grâce à un soutien spécifique du Charles Simonyi Fund for Arts and Science. Charles Simonyi est le créateur du logiciel Word, et c’est un passionné de Wagner et d’espace. Vous avez probablement entendu parler de lui en avril dernier quand il est monté dans la station orbitale Soyouz. Nous lui avons choisi un extrait de la Chevauchée des Walkyries pour qu’il puisse l’utiliser comme réveil avec l’équipage russe.

RM : Comment caractériseriez-vous vos productions, notamment en regard de celles que l’on voit en Europe ?

SJ : La tradition de l’opéra aux Etats-Unis est encore conservatrice. Elle l’est moins qu’elle ne l’a été, mais l’Europe reste plus avancée. Notre Tétralogie de 2001 ne ressemble pas à ce que vous trouvez en Europe. Nos mises en scènes s’inscrivent dans ce que Wagner souhaitait, mais avec les moyens technologiques modernes, et une direction d’acteurs contemporaine, vivante, intense, sans comparaison avec ce que l’on pouvait voir autrefois dans Wagner avec des artistes qui simplement chantaient debout face au public. Le Don Giovanni produit cette année était composé d’un décor unique. Je ne dirai pas que c’était une option radicale, mais nous allons aussi loin que nous le pouvons.

RM : L’opéra français joue-t-il un rôle important dans votre répertoire ?

SJ : J’ai programmé très régulièrement des opéras français, Carmen par trois fois, Faust, Werther, Manon, ainsi que les Contes d’Hoffmann par deux fois, Pelléas – avec des décors en verre réalisés par Dale Chihuly – Dialogues des Carmélites, Orphée et Eurydice ainsi que Lakmé. Nous avons donné Don Carlos dans sa version originale en français, alors que la plupart des compagnies américaines jouent la version italienne en quatre actes. A partir de la prochaine saison : Pour la prochaine saison, nous allons créer Iphigénie en Tauride de Gluck, en coproduction avec le Met de New-York. La création à Seattle aura lieu le 13 octobre 2007, et la production sera reprise dès le 27 novembre 2007.

RM : Aux Etats-Unis, les subventions publiques sont faibles, est-ce que cela menace votre activité ?

SJ : Les subventions publiques directes de la ville, du comté, de l’Etat ne représentent en tout que 3% de notre budget. A côté de cela, il existe un système de déduction fiscale intéressant pour les donateurs. Du coup, les donations représentent aujourd’hui un peu plus de la moitié de nos revenus.

RM : Parvenez-vous à garder un équilibre financier, alors que vous ne pouvez prédire d’une année sur l’autre que les dons compenseront les dépenses ?

SJ : Il le faut, c’est la raison pour laquelle nous ne réalisons qu’une nouvelle production par an.

RM : Avec Amazon, Bœing, Microsoft ou encore Starbucks, vous bénéficiez d’un grand nombre d’entreprises de taille mondiale qui ont leur siège à Seattle. Cela vous aide-t-il dans votre financement ?

SJ : Depuis le 11 septembre, les contributions reçues des entreprises ne cessent de se réduire d’année en année, je ne sais pas pourquoi. Sur la saison 2002/2003, les dons des particuliers étaient six fois plus importants que ceux des entreprises, aujourd’hui ils le sont dix fois plus !

RM : Quelle importance a l’opéra dans une ville comme Seattle ? 

SJ : Aux Etats-Unis, la culture n’a pas l’importance qu’elle a en Europe. De ce fait, nous accordons une attention très importante à notre programme d’éducation et de communication pour que l’opéra soit accessible au grand public. Nous organisons près de 250 activités et événements par an à travers l’Etat de Washington pour toucher tous les publics de l’école élémentaire aux adultes, en passant par les lycées, sans oublier le développement des jeunes artistes. Pour les enfants d’école élémentaire, nous avons créé un spectacle d’une durée d’une heure intitulé Le Vol de l’Or : le commencement du Ring. Nous avons fait participer 380 enfants de 8 écoles à la préparation de cette adaptation. C’est un spectacle pour les enfants, réalisé par des adultes et des enfants qui y participent sur scène. Il faut voir comme les enfants sont impliqués et heureux, c’est quelque chose de fantastique.

RM : Et pour les adolescents, que proposez-vous ? C’est un public plus difficile à convaincre…

SJ : Nous leur proposons d’assister à des représentations. Il est évident que lorsqu’ils viennent sans avoir été préparé par leurs professeurs, c’est un échec. Aussi nous travaillons avec les enseignants en amont pour que le spectacle soit bien compris. Sur une saison, cela représente près de 5000 élèves, auxquels s’ajoutent plus de 2000 lycéens qui ont aussi pu assister à des conférences organisées dans leur école.

RM : Vous formez aussi les nouvelles générations d’artistes…

SJ : Oui, nous ne sommes pas les seuls heureusement, c’est quelque chose que font toutes les maisons d’opéra. Les jeunes artistes que nous sélectionnons nous consacrent 22 semaines de travail pendant lesquelles ils apprennent à faire une tournée de concerts et de récitals à travers notre région du pacifique nord-ouest. Leur formation s’achève par une version scénique en costumes.

RM : Vous organisez des conférences préparatoires, mais également des séances de questions-réponses après le spectacle, ce qui est original.

SJ : J’y tiens beaucoup. Après chaque représentation, j’anime toujours une session de questions-réponses qui dure jusqu’à une heure. Sur une année cela représente plus de 7000 personnes. Les questions peuvent être très simples. Un soir un spectateur pensait que les chanteurs et les musiciens de l’Opéra de Seattle étaient seulement de passage, et nous demanda quelle serait la prochaine ville de notre tournée ! Les participants n’hésitent pas à intervenir, à poser leurs questions, quelles qu’elles soient, c’est le plus important.

Crédits photographiques : Speight Jenkins dans son bureau © Rozarii Lynch ; Production de Das Rheingold de 2005 avec sur scène Richard Paul Fink, Jennifer Hines, Mary Phillips, Wendy Hill © Rozarii Lynch ; Production de Pelléas et Melisande de 1993 avec des décors en verre de Dale Chihuly © Gary Smith