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Sibelius et la musique de scène orchestrale

De l’imposante Édition Sibelius chez BIS, exceptionnelle intégrale en cours de la musique du compositeur finlandais, nous avons déjà chroniqué le volume 1 consacré aux poèmes symphoniques, et le volume 3 dédié aux pages pour voix et orchestre. En voici le Volume 5 rassemblant toute la musique orchestrale pour le théâtre, ou ce que l’on appelle plus couramment musique de scène. Ainsi que pour les autres albums avec orchestre, deux phalanges se partagent la vedette : l’ sous les baguettes de et Jorma Panula, et l’ sous celles d’ et . Cet album de six CDs pousse l’intégralité jusqu’à nous offrir à la fois la musique de scène complète originale ainsi que, lorsqu’elles existent, les suites d’orchestre correspondantes que le compositeur destinait au concert.

Nous savons très à l’aise dans les grandes fresques orchestrales telles que les Symphonies ou Poèmes Symphoniques, peut-être la partie de son œuvre la plus connue ; nous le trouvons ici tout aussi remarquable dans l’écriture concise de ces petits tableaux où il excelle à caractériser une situation, une ambiance ou des personnages avec poésie, précision et netteté.

Le Roi Christian II (1898) est la première musique de scène majeure que Sibelius écrivit : basée sur un drame historique de son ami Adolf Paul, elle comporte sept numéros desquels le compositeur en choisit cinq pour en constituer, légèrement modifiés et sans le baryton, une suite de concert pittoresque. Les deux versions sont présentes dans cet album.

Kuolema (La Mort) fut composé par Sibelius en 1903 pour la pièce de son beau-frère Arvid Järnefelt. Originellement en six mouvements, le compositeur y ajouta deux autres lors d’une nouvelle production en 1911 : une ravissante Canzonetta ainsi qu’une Valse romantique pour laquelle Sibelius avait une opinion plus mitigée. Mais une autre valse de Kuolema allait bientôt être le «tube» le plus universellement connu du musicien : le n°1 Tempo di valse lente fut bien vite transformé en la célèbre Valse triste (1904) dont il vendit malencontreusement les droits à un éditeur local pour une somme dérisoire…

La pièce symboliste Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck inspira des compositeurs tels que Debussy, Fauré, Schœnberg, et suite à une commande du Théâtre Suédois, Sibelius y contribua en 1905 par une suite de préludes, entr’actes et portraits de personnages d’une grande finesse. La partition de scène fut si réussie que Sibelius n’omit pour la suite de concert qu’un mouvement sur les dix, et supprima la soliste vocale du Chant de Mélisande (Les trois Sœurs aveugles). Ici encore, les deux versions co-existent dans ce coffret.

La Fête de Balthazar (1906), également commandée par le Théâtre Suédois, traite d’intrigues et de meurtres à la cour de Balthazar à Babylone. Si la pièce n’eut qu’un succès fort mitigé, la musique en fut chaleureusement accueillie, et Sibelius la retravailla en suite de concert en quatre parties, de décembre 1906 à janvier 1907, présente également dans cette publication BIS.

Nous avons déjà eu l’occasion d’entendre Blanche-Cygne (1908) lors d’une parution du label finlandais Ondine (ODE 1074-5) qui en proposait une honnête version de la suite d’orchestre, alors que le reste du programme était entaché d’un jeu maniéré et selon nous inadéquat du violoniste. La musique de scène originale en quatorze parties pour cette pièce d’August Strindberg, est délicate et sensible, et comme à son habitude, Sibelius la transforma en une suite de sept mouvements pour orchestre agrandi mais sans l’orgue utilisé dans la partition originale. BIS nous propose également ces deux versions.

Par contre, Sibelius ne fit jamais de suites de concert à partit des musiques de la pantomime Scaramouche (1913) et de la pièce Jedermann ou le Jeu de la Mort de l’Homme riche (1916). Si la première de ces deux partitions lui donna quelques soucis, la musique, comportant vingt-quatre numéros, en est sensible, souvent avec une transparence de musique de chambre due à un orchestre aux dimensions modestes. La seconde, en seize parties, est plus inégale, sans cohésion ni unité vraiment apparentes, et si le compositeur avait envisagé d’en tirer une suite de concert en 1925, son projet ne se réalisa pas.

La Tempête (1925) pour la pièce de William Shakespeare, est tout autre chose. Commandée par le Théâtre Royal de Copenhague et l’éditeur Wilhelm Hansen, la partition, en trente-quatre parties, est tout aussi imposante que celle de Scaramouche, mais avec grand orchestre, solistes vocaux, chœur et harmonium. À ce moment, Sibelius avait achevé sa Symphonie n°7 (1924), et La Tempête devait se révéler le couronnement de ses musiques de scène : plus que pour tout autre, il en transforma la musique en deux amples suites de concert (1927) fortement retravaillées et précédées de l’extraordinaire Prélude inchangé ; toutefois ces deux suites omettent des passages remarquables absolument dignes de subsister, et c’est pourquoi ces disques nous offrent enfin l’occasion unique d’entendre conjointement la partition intégrale originale de 1925 à l’état de manuscrit, ainsi que les deux suites éditées de 1927. on appréciera et comparera particulièrement les deux visions totalement différentes et respectives du même Prélude : celle d’, plus lente, contenue et analytique, où l’on sent une tension au bord de l’explosion, et celle plus rapide et globale de , qui, elle, explose carrément en un réalisme absolument impressionnant.

En musiciens vraiment accomplis, ce sont essentiellement Osmo Vänskä et Neeme Järvi qui se partagent d’ailleurs toute cette série d’œuvres constamment originales et passionnantes, et leur direction subtile et précise, nuancée et sensible, nous en livre des exécutions idéales qui font de ce cinquième album un fleuron supplémentaire d’une Edition Sibelius décidément unique et fort remarquable.

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