ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Nicola Beller Carbone, une Salomé pour l’Histoire

Déjà en février de l’an dernier, la belle avait brûlé les planches du Teatro Regio de Turin avec son interprétation de la Salomé de . A Genève, elle est une Salomé encore plus impressionnante. Particulièrement lorsque, dans le terrible air final, le metteur en scène Nicolas Brieger a eu le bon goût d’offrir le plateau à sa seule présence. Non pas que les excès d’hémoglobine qui s’échappent de la tête tranchée de Jean le Baptiste saisissent le public dans l’horreur mais par la force, la puissance, la présence scénique de la jeune femme qui signe ici une Salomé pour l’Histoire. Dans ce formidable défi, exprime l’entier d’une personnalité explosive. Absolue, achevée, elle pousse l’authenticité de son personnage vers des sommets de folie contenue et de désespoir amoureux qui vous glacent le sang. Seule devant les quelque mille six cents spectateurs tétanisés du Grand Théâtre, habitée par la démence assassine de Salomé, le chant de la soprano allemande transperce le théâtre comme le glaive qui a décapité Jochanaan. La scène est saisissante d’horreur et de beauté. L’horreur du geste de Salomé baladant, d’un bout à l’autre de la scène, la tête ensanglantée de Jochanaan, misérable trophée d’une vengeance amoureuse et la beauté de cette voix à la clarté éblouissante, cristalline, presque virginale comme étrangère à la meurtrière de laquelle elle exhale. Pour ce baiser qu’elle vole au cadavre et qui souille la blancheur de son visage et rougit ses lèvres du sang de sa victime, quelle volonté d’artiste il faut pour se donner dans l’authenticité jusqu’à ces extrêmes nécessités du théâtre. Et la voix ! Quelle santé dans cette voix magnifique qui jamais ne crie, sans stridence, au legato parfait, cette voix rare, belle, à l’articulation impeccable, cette voix qui enchante au point qu’on lui pardonnerait le crime.

La fascinante personnalité de Nicola Beller Carbone ferait oublier les autres protagonistes s’il n’y avait la présence de (Hérode Antipas) qui occupe la scène avec le talent d’acteur qu’on lui connaît. Seul à pouvoir s’élever à la hauteur de la soprano du rôle-titre, il chante avec vigueur et autorité sans pour autant totalement dominer l’indignité de son personnage. La faute à une direction d’acteur inexistante. A l’image encore d’ (Hérodiade) placée comme une potiche dans le décor. Alors qu’elle est la véritable instigatrice du drame, Nicolas Brieger la dépeint comme une souillon en élégante robe longue, limitant son théâtre à boire le verre de vin que son page () lui remplit sans cesse. Ce n’est pas l’unique incongruité de la mise en scène de Nicolas Brieger puisqu’il affuble Jochanaan () de tremblements épileptiques incompréhensibles sans parler de sa violence, le poussant à se battre avec ses gardiens en arme comme un voyou des rues alors qu’il est «l’élu du Seigneur». L’expressivité de l’immense voix du baryton-basse américain aurait largement suffi à la révélation théâtrale de son message messianique. Et encore, pourquoi l’affubler de cette tignasse graisseuse alors que Salomé s’émerveille de ses cheveux qui «ressemblent à des grappes de raisins noirs» ?

Si l’on comprend bien que Nicolas Brieger veut décrire la décadence d’un monde avec les invités d’Hérode qui jettent leurs détritus et leurs verres dans la cour intérieure de l’immeuble au centre duquel se trouve la geôle de Jokanaan gardée par des soldats en treillis, il ne va pourtant pas au bout de ses idées. En effet, à peine commencée que cette scène s’interrompt. Et que dire de la fameuse Danse des Sept Voiles sinon que sa réalisation en est grotesque. S’introduisant dans un grand sac de jersey beige dans lequel elle se tortille sans grâce, Salomé y est bientôt rejointe par Hérode. S’ensuit un ballet qui se voudrait lascif, voire pornographique mais dont l’image reste ridiculement quelconque. A la sortie de ce «cocon», Salomé est en combinaison et porte la veste d’Hérode alors que son beau-père se retrouve torse nu. Beaucoup d’efforts pour rien !

Et la musique ? Malheureusement, l’ est loin de se montrer sous son meilleur jour. Manquant sensiblement de mordant, il peine à souligner les épouvantes du drame straussien. On le retrouve toutefois dans les rares envolées lyriques que réserve la partition. La direction souvent brouillonne de n’est pas étrangère aux faiblesses orchestrales de cette soirée.

Crédit photographique : Nicola Beller Carbone (Salomé) ; (Le Page d’Hérodias), (Hérode), Nicola Beller Carbone (Salomé) © GTG/Mario del Curto