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Le Grand Macabre à La Monnaie : La mort et son corps

Après Staatstheater, l’anti-opéra de Mauricio Kagel, ou les Aventures et Nouvelles Aventures de , le compositeur hongrois lance, avec Le Grand Macabre, « un anti-anti-opéra », créé à Stockholm en 1978. Plus de textes abstraits, mais une action compréhensible ; un opéra, oui, en quelque sorte, qui garde les traces des blessures de la crise qui bouleversa le genre…

La grande farce baroque du bruxellois Michel de Ghelderode (1898-1962) sert de support grotesque et coloré aux trouvailles musicales de Ligeti. Il naît une musique qui se blottit contre le texte. Une musique pleine de références aux idiomes du passé et la recette du maître : « Tu prends un morceau de foie gras, tu le laisses tomber sur un tapis et tu le piétines jusqu’à ce qu’il disparaisse. Voilà comment j’utilise l’histoire de la musique, et surtout l’histoire de l’opéra ».

C’est dans l’écrin fastueux de la Monnaie qu’apparaissent l’univers paillard de Ghelderode et l’ouverture en klaxons de Ligeti. Les gestes sur la scène s’accrochent à la musique et montrent l’écoute attentive de la mise en scène, par-dedans et par-dessus les courbes d’un décor phénoménal. Un décor comme le corps d’une femme, corps en souffrance et poupée géante, introduite par la vidéo, torturé par les projections. Les images enflamment, pénètrent, grêlent et coiffent ce corps mastodonte qui s’ouvre et se démembre, tourne et révèle son intimité la plus viscérale… Chaque personnage a son costume et son orifice d’où il apparaît puis s’expose…

La compagnie théâtrale catalane , trentenaire audacieuse, trouve matière à son imaginaire excessif, provoquant, éblouissant enfin… Un spectacle, une musique, bigarrés, comiques, qui s’épaississent en coulisses et sur scène où les musiciens de l’orchestre rejoignent les chanteurs, le vestiaire… Un orchestre qui joue fort, plus de vents que de cordes, mais aussi piano, mandoline, orgue et célesta… D’excellents musiciens sous la direction, qui se devait millimétrée, du jeune chef .

campe un Nekrotzar / Grand Macabre dépassé par son travail de mort aux côtés du déjanté Piet du Bock (), de l’astrologue tyrannisé par sa femme (), basse dégingandée, au discours clair et puissamment projeté. Autour d’eux, ces duos remarquables : couple Amando-Amanda, duo sans chair et de chant, mêlés sans cesse dans la voix, les organes ; couple ministre, un tout bleu, un tout rouge, cabotins corrompus infidèles… Et mention toute spéciale pour Vénus puis Le chef de la police secrète (), brillamment cataclysmique ou déesse suave, qui, même seconds rôles, apporte une fraîche énergie, limpidité vocale, au lourd ensemble des ivrognes, nymphomanes, et fantoches…

Un seul décor et plusieurs tableaux, colorés, lumineux, comme l’étonnante scène de l’ivresse où Nekrotzar, le Grand Macabre, s’égare au milieu de tous les personnages, dans l’ambiance éthylique d’une boîte de nuit perdue dans les tréfonds du corps gigantesque… L’ensemble s’achève en une heureuse digestion qui clôture une production audacieuse, à nouveau, d’une maison d’opéra bruxelloise qui accumule les projets d’excellence !

Crédit photographique : (Nekrotzar) ; (le chef de la police) © Bernd Uhlig