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Retour au pays d’Enesco

Venue de Toulouse, cette production d’Œdipe a ouvert avec flamboyance la 19e édition du Festival international . Cet opéra, écrit pour Paris par un compositeur roumain sur un livret en français, boudé en France, a été un des fleurons de l’Opéra National de Bucarest (dans une traduction en roumain), le rôle-titre ayant été essentiellement incarné par le baryton David Ohanessian.

Quoi de plus naturel donc que cet opéra devenu quasiment «symbole national» en Roumanie soit pour une fois produit par une scène française ? La double culture d’Enesco (on pourrait dire de même d’Eugène Ionesco ou Emil Cioran, sans parler de Paul Célan, qui vécut aussi à Paris), le surnom de «Petit Paris» de Bucarest et la maîtrise de la langue de Molière par une grande part de la population roumaine expliquent les fortes relations culturelles entre les deux pays.

Car monter Œdipe d’Enesco est une gageure : le premier rôle est écrasant, le chœur est quasiment le «deuteragoniste» (deuxième rôle principal dans la tragédie grecque), la partie d’orchestre excessivement complexe, et aucun des autres personnage n’est de second plan. Enfin le livret un peu trop boursouflé d’Edmond Fleg rend souvent l’action statique, situant le drame plus dans l’évolution psychologique des personnages que dans l’action. Mais pour un tel chef d’œuvre, tous les efforts possibles peuvent être faits.

L’effort de trouver un Œdipe. Avec c’est chose faite. Le chanteur domine la scène avec assurance et ne laisse pas poindre un instant de faiblesse, malgré la difficulté du rôle, qui explore toutes les possibilités du chant sur une tessiture très large. Le reste de la distribution est plus hétérogène, faite d’artistes de la troupe locale, de laquelle se détachent Valentin Racoveanu (le Berger), Oana Andra (Jocaste) et Horia Sandu (Tirésias). Le chœur, d’une très grande qualité, chante dans un français parfait – une qualité évidente dans un pays si francophile.

A l’orchestre, fait des miracles. Certes, les cordes sonnent un peu trop sèches, la justesse des vents n’est pas toujours au rendez-vous, les accords de cuivres sonnent un peu trop durement, mais le chef sait insuffler une énergie communicative qui rend l’ensemble très homogène et offre aux chanteurs un soutien sans failles.

La mise en scène est malheureusement handicapée par un théâtre aux possibilités techniques limitées. Essentiellement statique, tirant vers l’oratorio – le livret lui-même use de la distanciation avec les personnages – les déplacements réalisés par Stéphane Roche restent d’une grande simplicité, se contentant de suivre une musique forte en émotions. Les décors en béton bruts et les costumes stylisés, tout aussi gris, contribuent à cette lecture pragmatique d’un drame universel. Cette production, homogène en tout points, longuement applaudie par un public enthousiaste (dont le Président de la République roumaine), mérite plus qu’un aller simple Toulouse-Bucarest. Et l’opéra Œdipe de a un fort besoin de reconnaissance internationale, comme le fut Lady Macbeth de Mzensk il y a une trentaine d’années, devenu depuis un classique des scènes lyriques.

Crédit photographique : Ştephan Schuller (le Grand-Prêtre) ; Mihail Lazăr (Laïos – de dos) © Liviu Sova

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