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Thierry Lancino, un Requiem français

Mélanger poésie profane en langue vernaculaire et textes liturgiques est une tentation qui remonte aux soties et mistères du Moyen-âge. Mais dans le répertoire symphonique, seul le War Requiem de Britten – et dans une moindre mesure Dona nobis pacem de Vaughan Williams – s’est maintenu à l’affiche.

, dans son Requiem, s’inscrit dans cette lignée, et plus largement dans un genre proche de «l’opéra en habits liturgiques». La religion est prise sur son coté mystique par le musicien et l’écrivain Pascal Quignard, qui introduit le personnage de la Sybille d’Erythrée, annonciatrice de la seconde venue du Christ au moment du Jugement Dernier, personnage cité dans la séquence Dies Irae (Teste David cum Sibilla). Le Psaume 38 de David y est donc naturellement rajouté. Ce mélange de liturgie et de paganisme appelle au rituel, dans l’esprit de ce que faisait Maurice Ohana. La partition de Lancino se souvient assez souvent de ce prédécesseur.

Nous sommes donc en présence d’une œuvre de vastes dimensions, qui ne se refuse ni à la grandiloquence ni au dramatisme, et qui théâtralise par ses divers effets la Messe des Morts. L’effectif demandé est pléthorique : orchestre symphonique au complet augmenté d’une large section de percussions et d’un piano préparé, chœur mixte souvent divisé duquel sont extraits quelques passages solistes, et bien sûr le traditionnel quatuor vocal. L’écriture alterne passages d’une grande complexité et moments épurés, toujours dans un souci de progression du drame. Le langage musical de se fait donc disparate, se référant tour à tour à Ohana (particulièrement l’Office des Oracles et Dies Solis-Nux Loctis), Stravinsky (Noces) ou Boulez (Rituels). Si le coté démonstratif peut paraître agaçant, usant parfois d’une complexité d’écriture – surtout dans la partie chorale – contestable, les moments de recueillement, par leur économie de moyens, semblent les plus «authentiques». Les prophéties de la Sybille, le Psaume de David, le Lacrymosa, l’Offertoire et les quelques solos de soprano sont les moments les plus réussis de la soirée.

Les interprètes portent l’imposante partition à bout de bras et la défendent becs et ongles. dirige l’ensemble fermement, d’une main de maître, sans jamais se laisser dépasser par l’œuvre. L’orchestre le suit avec une rare application. Le plateau vocal est plus inégal : – impeccable Sybille – et dominent, Stuart Skelton se sort comme il peut d’une tessiture trop grave pour lui, et fait part de ses défauts habituels. Enfin notons l’excellente participation du Chœur de Radio-France, très bien préparé par Sébastien Bouin, dont les progrès sont à chaque concert de plus en plus probants.

Dérangeant ou enthousiasmant, exaspérant ou envoûtant, le Requiem de Thierry Lancino ne laisse pas l’auditeur indifférent. Et c’est là l’essentiel d’une œuvre en création.

Crédit photographique : Thierry Lancino © Steven Chaitoff

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