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Soirée madrigalesque par les Neue Vocalsolisten Stuttgart

La venue des – chercheurs et virtuoses dans leur domaine – au Kursaal de Besançon faisait, en matière de voix, l’événement de cette 63ème édition du Festival international de musique (du 16 au 26 septembre). C’était aussi le premier concert à s’inscrire dans le cadre de la résidence de deux années du compositeur suisse qui succède à Edith Canat de Chizy et dont quatre œuvres sont, cette année, à l’affiche.

Comme ils aiment à le faire dans leur récital, les Solistes de Stuttgart avaient conçu un parcours croisé où les madrigaux de Gesualdo et Monteverdi alternaient avec les œuvres du répertoire contemporain ; et c’est avec , venu saluer son public, qu’ils débutaient le concert. … car le pensé et l’être sont une même chose… (2002) emprunte des fragments du poème philosophique de Parménide et instaure d’emblée l’ordre du rituel dans un temps très étiré et une austérité recherchée dans l’immobilité du texte grec et le hiératisme de l’écriture vocale. De courtes séquences émergent du silence, signalées ou prolongées par la percussion (wood block, tam-tam… ) confiée aux chanteurs. Tout y est remarquablement ciselé, l’économie du geste n’excluant pas la richesse des textures et la variété du travail phonétique sur la langue ancienne. Les six solistes en détaillent toutes les finesses avec une exigence hors norme et un soin permanent accordé à l’émission vocale ; ils ponctuaient ce cérémonial saisissant en faisant résonner leur diapason sur des bongos donnant à entendre le son pur où s’origine la musique.

Le choix des trois madrigaux à cinq voix de Monteverdi (extraits des Livres II, III et IV) renvoyant à la «première pratique» du maître de Mantoue n’était certainement pas la meilleure des transitions musicales pour pénétrer l’univers singulier de , même si le très prolixe compositeur sicilien, attaché lui aussi à la poésie de Pétrarque, revendique une certaine attitude madrigalesque dans son écriture. Dans L’alibi della parola (1994) à quatre voix, Sciarrino s’obstine à faire éclater les mots en une constellation jouant sur les rapports son-silence. S’ensuivent quatre séquences, Pulsar, Quasar, Futuro remoto, Vasi parlanti où les sons microscopiques s’agencent en une syntaxe improbable – le pointillisme de Quasar (constellation lumineuse dans la galaxie) est quasi hypnotique – dont les merveilleux Solistes de Stuttgart nous communiquaient tout à la fois l’étrangeté et la poésie sonore.

L’enchaînement avec les quatre madrigaux à cinq voix de Carlo Gesualdo semblait cette fois une évidence – Sciarrino s’est lui-même penché sur la destinée du Prince de Venosa! – tant l’écriture risquée du napolitain, entrechoquant les sonorités de la langue italienne, semble, elle aussi, faire éclater les mots en autant de particules sonores. La présence rayonnante du contre-ténor au sein d’un ensemble d’une grande souplesse vient relever d’une touche singulière la palette raffinée des timbres vocaux.

Si les Solistes débutaient la soirée dans la plus stricte attitude, A-Ronne de – la version pour cinq voix de 1975 – allait considérablement ouvrir leur champ d’action tant vocal que théâtral. «Ce documentaire sonore sur un poème d’Edoardo Sanguineti», sorte de madrigal «rappresentativo» tel que le définit le compositeur, énumère toute une gamme de situations ou d’expressions reconnaissables et familières (discours dans un square, scène de caserne, thérapie de groupe) générant des comportements vocaux voire scéniques que Berio, frôlant ici le théâtre musical, stipule dans la partition mais avec cette marge de liberté laissée à l’imaginaire de chaque interprète : l’occasion rêvée pour nos Solistes virtuoses d’endosser «l’habit de scène» qui leur va si bien – on pense parfois aux Comedian Harmonists – sans jamais tomber dans les ornières grand-guignolesques, nous rappelant, à l’instar de Berio, que «la voix renvoie toujours à autre chose qu’elle même».

Crédit photographique : © Martin Sigmund