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Lettres de noblesse de la musique de cinéma français

Encore une pierre précieuse du label canadien CinéMusique qui, après le magnifique Voyage en Ballon de , ressuscite un fabuleux microsillon paru en 1956, dormant dans les archives et dans le subconscient des discophiles et cinéphiles ! Et en l’occurrence, « archives » est un bien grand mot, puisqu’il s’agit d’un disque du légendaire label français Véga dont la disparition injuste – c’est le moins que l’on puisse dire ! – a entraîné la perte d’un immense patrimoine musical français !

Qu’est donc devenu ce label qui avait produit quantité de joyaux dont des pages symphoniques françaises modernes (« Présence de la Musique Contemporaine ») souvent dirigées par leurs auteurs (, Henry Barraud, Pierre Boulez…) ou le Messiaen de la première heure (toute première gravure de la Turangalîla-Symphonie par Maurice Le Roux, notamment) ? Il a coulé, tout simplement, entraîné par la disparition début des années 80 de Decca-France qui en était devenu le propriétaire… Toutes ces bandes magnétiques doivent probablement appartenir maintenant à Universal, puisque le label Accord en a réédité quelques-unes (dont cette Turangalîla-Symphonie) dans sa série « Collection Musique Française ».

Quoi qu’il en soit, voici la réédition en CD de cet aperçu de 25 ans de Musique de Cinéma Français, magnifiquement interprété par un orchestre anonyme français aux couleurs si caractéristiques des années 50, et superbement dirigé par un jeune à l’aube de la brillante carrière que l’on sait. C’était à cette époque une aventure pionnière plutôt audacieuse que celle de Véga : graver une anthologie de la musique de film orchestrale française, alors que la démarche était alors sans exemple, même pour la musique de film américaine.

Il faut bien reconnaître qu’en voyant le nom des compositeurs en question, cette démarche était plus que nécessaire, car elle défendait un patrimoine musical de la plus haute valeur artistique, et cela grâce à la participation d’un merveilleux chef d’orchestre et une phalange de qualité irréprochable, dont l’anonymat ne devait absolument pas être signe de honte ou de médiocrité !

Actualités (1928) de est la plus ancienne des pages de cette anthologie, et en même temps la plus expérimentale, puisque cette suite pour treize instruments servit à tester un appareil de synchronisation son-image à l’époque où le cinéma « parlant » n’en était encore qu’à ses balbutiements. On pourrait apparenter les six pièces brèves de cette suite à ce qui allait devenir bien plus tard de la « library music » ou « musique de catalogue » telle qu’allaient en composer Roger Roger ou Georges Tzipine, entre autres.

Suivent ensuite chronologiquement trois pages du plus légendaire des compositeurs français de musique de film, et assurément l’un de ceux qui ont le mieux compris les rapports entre la musique et l’image : Maurice Jaubert. Le choix est idéalement représentatif, avec le Quatorze Juillet de René Clair (1933) et sa rengaine languissante À Paris dans chaque faubourg ; L’Atalante de Jean Vigo (1934) ; Le Quai des Brumes de Marcel Carné (1938).

1946 apporte les contributions de et avec respectivement Les Portes de la Nuit (avec ses célèbres Feuilles mortes) de Marcel Carné, et Farrebique de Georges Rouquier, sorte de documentaire poétique sur le cycle de la vie d’une famille paysanne, et pour lequel Sauguet a composé une superbe musique proche du style de Delius.

fut le musicien attitré de Jean Cocteau pour qui il composa une série de chefs-d’œuvre dont Orphée (1950) à la musique d’une progression inexorable et envoûtante, proche de celle de La Belle et la Bête, et d’ailleurs toutes deux admirables.

La production américaine de est somptueuse et bien connue, mais il est touchant de l’entendre à ses débuts consacrés au court-métrage et au documentaire français, comme dans L’Univers d’Utrillo de Georges Régnier (1955) où l’on devine une personnalité et un métier déjà bien affirmés.

Maurice Le Roux (dont nous avons déjà évoqué le nom précédemment au sujet de la Turangalîla-Symphonie de Messiaen) est surtout connu pour sa brillante carrière de chef d’orchestre, mais ce disciple de Webern, très versatile, fut également compositeur de nombreuses musiques de film : le très poétique Ballon Rouge d’Albert Lamorisse (1956) montre à l’évidence que ce musicien d’apparence sévère avait gardé le côté rêveur et fantastique de l’enfance qu’il a su si bien exprimer dans sa musique pour le film de Lamorisse.

Le regretté Lucien Adès (1920-1992) qui produisit l’album original apporte sa voix émouvante, chaleureuse et d’une grande pudeur aux commentaires brefs mais évocateurs présentant chacune de ces merveilleuses musiques.

Clément Fontaine, le producteur et l’auteur des excellentes notes de ce CD, a complété idéalement cette anthologie de 40 minutes par la piste sonore originale du film Le Ballon Rouge, ainsi que par trois chansons de deux des films précités, interprétées par des artistes de la première heure : À Paris dans chaque faubourg par Lys Gauty (1933) ; Les Feuilles mortes (1949) et Les Enfants qui s’aiment (1948) par Yves Montand ; et enfin, en bonus et en hommage au grand Maurice Jaubert, le CD s’achève non par une musique de film, mais par une musique de scène pour la pièce Tessa (1934) de Jean Giraudoux : l’admirable Chanson de Tessa de Maurice Jaubert, gravée en 1951 par , petite-fille de l’illustre violoniste , et inoubliable interprète de Mélisande dans la sublime gravure de Roger Désormière.

Enfin l’enregistrement des Trois danses tirées de Quatorze Juillet et jouées au piano en 2009 par Yoko Sawai nous paraît anachronique et superflu, car il semble bien qu’elles aient été interprétées sur un piano électrique (surtout audible au casque) dont on a capté le son directement sur la prise audio ! Mais ceci ne diminue en rien la qualité globale de cette réalisation par ailleurs extrêmement soignée.