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Strasbourg, Philippe Manoury questionne l’écriture

En partenariat avec le Festival Musica de Strasbourg, l’Opéra National du Rhin ouvrait sa saison 2011-2012 avec la création mondiale de La Nuit de Gutemberg, une commande faite à qui signe là son quatrième opéra. Compositeur/chercheur investi depuis fort longtemps dans les processus d’application des logiciels électroniques à l’écriture instrumentale, Manoury conçoit son nouvel opus scénique avec l’assistance de la technique – comme il l’avait fait pour les deux précédents –  en intégrant ici le support vidéo.

Honneur donc au génie local Gutemberg qui va en effet séjourner à Strasbourg de 1434 à 1444, présence attestée par des pièces judiciaires et des contrats signés de la main de cet inventeur visionnaire. Il retournera ensuite à Mayence, sa ville natale où il finira sa vie après avoir mis au point la technique de l’imprimerie. Pour autant, ce n’est pas le récit biographique d’une vie qui intéresse Manoury mais bien davantage le questionnement de l’écriture et ses implications, celle de la communication en particulier: « Au départ je n’avais qu’une seule image en tête: une tablette d’argile – celle des quatre Sumériens au début de l’opéra – qui se brise et se transforme en un immense réseau électronique de communications ». Si les personnages dûment déguisés du Prologue – référence au Moïse et Aaron de Schoenberg – reviennent à la fin, c’est pour dénoncer le fétichisme attaché à ces nouvelles machines à communiquer.

Manoury fait appel à Jean-Pierre Milovanoff pour élaborer un livret qui ne manque pas d’intérêt même si le langage à teneur poétique semble parfois un rien décalé, surtout lorsqu’il passe par les voix du choeur d’enfants, tous « accro » à leurs jeux vidéo !

Cette fiction raconte l’arrivée, « par enchantement… », d’un personnage qui se prend pour Gutemberg dans une ville – Strasbourg peut-être – qu’il ne reconnaît pas, et sa rencontre, dans un Cybercafé – le carrefour des vérités sans lendemain – avec une Hôtesse plutôt accueillante: « Venez, venez! Vous verrez qu’ici tout est mouvement, lueur, passage, transition, idolâtrie, vagabondage ». Cerné par des êtres – le choeur Polyglotte – avec qui il ne peut communiquer, il fait la connaissance de Folia, jeune femme nourrie de littérature qui ranime le rêve qui l’a fait vivre. « Elle a autant besoin des livres que des images, du réel que du virtuel: Folia, c’est moi », nous confie Manoury.

Après un Prologue au temps très lent, le rythme du spectacle est donné par le montage cut de 12 scènes de plus en plus courtes, autorisant des décrochages temporels comme le procès de Gutemberg (1455) de la scène 2. Le metteur en scène japonais conçoit à cet effet un dispositif unique et amovible ainsi qu’une « forêt » d’écrans bleus stylisant l’intérieur du Café Internet: une mise en scène minimale que vient rehausser la vidéo avec des jeux de captation en direct et des projections filmées de scènes d’autodafés – scène 5 – accompagnées de musique électronique.

Si le choeur vient à plusieurs reprises modifier les situations vocales – le Choeur polyglotte de la scène 3 prend une dimension onirique intéressante sous les effets de la vidéo – le parti pris d’une déclamation chantée très/trop traditionnelle, exceptée les excès « colorature » de l’Hôtesse –  vaillante – véhicule son poids d’inertie dans un contexte somme toute assez statique. Dans le rôle- titre, est irréprochable en héros déchu tandis qu’Eve-Maud Hubeaux/Folia fait valoir un timbre chaleureux et une voix extrêmement bien conduite.

Mais c’est de la fosse que nous parvient véritablement le flux dramaturgique, au sein d’une écriture orchestrale somptueuse et puissante au point de rompre parfois l’équilibre des forces entre l’orchestre et le plateau. Galvanisé par la direction de , chef permanent de l’Orchestre de Mulhouse, l’ assume avec brio la complexité d’une partition à laquelle l’électronique donne son envergure spatiale et sa luxuriance sonore.

Crédit photographique : Alain Kaiser