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La Chauve-Souris de Nancy plombée par sa mise en scène

Les metteurs en scène trouveraient-ils indigne de leur talent que de présenter La Chauve-souris de Johann Strauss pour ce qu’elle est et telle que l’ont voulue ses concepteurs : une œuvre de pur divertissement, permettant aux Viennois d’échapper pour un court moment à la déprime ambiante, engendrée par le krach boursier de mai 1873, et où la satire sociale relève du vaudeville, fine et légère comme les bulles du Champagne omniprésent, sans charge appuyée ni véritable intention réformatrice ?

A Strasbourg, vient de prouver le contraire en présentant un spectacle élégant, ciselé, plein d’humour et d’énergie, qui fonctionne impeccablement et dont on ressort le cœur léger. A Nancy, se positionne à l’opposé, plus proche d’un Hans Neuenfels, qui à Salzbourg réglait violemment ses comptes avec le public huppé du festival, que d’une , qui à Paris se contentait de touches discrètes avec un Prince Orlofsky sous perfusion de chimiothérapie et une configuration très transitoire du chœur en forme de croix gammée. Ici, tout est pesant, sombre, pathétique et même « trash », censé nous renvoyer en miroir, dans l’image de cette Vienne qui s’enivre de valses et de plaisirs pour oublier la crise, celle de notre époque contemporaine, elle aussi victime de déboires économiques. C’est au centre d’un théâtre, observée en permanence depuis les loges par ses pairs, que cette société « s’amuse » en s’adonnant à ce qu’on pourrait appeler un jeu de strip-chaises musicales. Falke en est la victime et finit en slip, avec un masque de grenouille – une chauve-souris était probablement trop premier degré – contraint à subir un bizutage urophile puisque les autres lui pissent littéralement dessus ! Tous les protagonistes sont en scène du début à la fin, ce qui ne facilite pas la lisibilité de l’intrigue, et passent le plus clair de leur temps à se dévêtir et à se rhabiller ou à ouvrir des bouteilles de champagne désespérément vides. Par delà ses atours scandaleux ou choquants, c’est surtout un ennui profond que distille ce spectacle, le pire étant atteint à l’acte de la prison et son interminable introduction, que le malheureux Frosch est chargé d’animer en se convulsant dans l’écume d’une soirée mousse de night-club.

Bien que contraints à se livrer aux plus absurdes contorsions, les chanteurs parviennent cependant à exister, du moins vocalement, et la distribution réunie par l’Opéra national de Lorraine se révèle d’un haut niveau. Il en est ainsi de la Rosalinde à la voix pulpeuse et chamarrée de , éblouissante dans sa Czardas du second acte, de l’Adèle de , à la voix plus ronde et plus soprano lyrique qu’à l’accoutumée mais à la virtuosité néanmoins aguerrie – dont un « Mein Herr Marquis » de grande classe, notes piquées, suraigu radieux et trilles parfaits inclus –, de l’Alfred au chant soigné d’Eric Huchet ou du Frank bonhomme de . s’ennuie avec élégance en Prince Orlofsky flamboyant et jouissif. On a moins apprécié l’Eisenstein de et ses aigus claironnants et souvent faux, émergeant d’un médium et d’un grave le plus souvent inaudibles. Il serait enfin injuste de juger sur leurs seules qualités vocales Martijn Cornet, très sonore dans le double rôle de Falke et Frosch ou Sören Richter, plus en retrait en Dr Blind, tant la mise en scène les met à mal, exigeant du premier d’authentiques performances d’athlète et faisant du second un break dancer fétichiste des pieds.

Dommage également que la lourdeur sinistre de la scène contraste si brutalement avec la fosse, où caracole un superbe , aux cordes soyeuses et aux bois virtuoses, sous la conduite alerte et rythmée, mais aussi capable des alanguissements appropriés, de . Lui aussi fort sollicité, le Chœur de l’Opéra national de Lorraine tient brillamment son rôle mais ne nous avait pas habitué à de telles stridences et saturations des aigus.