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A Berne, triomphe musical de Fidelio

L’opéra, c’est d’abord pour les chanteurs. Confirmation faite avec la production de Fidelio en ouverture de la nouvelle saison du Stadttheater de Berne. Non pas que la mise en scène soit absente du spectacle, mais quelle qu’en soit sa force, sa qualité, son audace, c’est à la musique et au chant que le nouveau directeur de la maison lyrique bernoise a heureusement donné la primeur.

Depuis une bonne quinzaine d’années que votre serviteur assiste régulièrement aux spectacles d’opéra du Stadttheater de Berne jamais il n’avait vu le public réserver un tel triomphe à son théâtre. Une longue et nourrie « standing ovation » salue sans réserve les protagonistes de cette production. Une « standing ovation » authentique. Pas de celles qu’on voit dans les émissions de variété de la télévision. Habituellement nimbé dans la retenue traditionnelle qui convient aux citoyens de la Confédération Helvétique, le public est là, dépassé par l’émotion pour applaudir à tout rompre et crier ses bravos aux protagonistes de cette réussite. Au premier rang desquels le nouveau chef titulaire du , .

En quelques mois, a opéré un miracle auprès de son orchestre. Jamais jusqu’ici on n’avait entendu la phalange bernoise si bien jouer. Capable des plus belles modulations, des plus sensibles pianissimi comme des plus éclatants fortissimi, avec des cuivres dégagés de toute vulgarité, le est sur le chemin d’un renouveau musical prometteur.

Mario Venzago, sans contestation, aime. Il aime la musique. Il aime les œuvres. Mais surtout, il aime les gens. Les musiciens, les chanteurs et avec eux, le public. Une évidence qui apparaît dès les premières mesure de l’ouverture (Leonore II) qu’il dirige avec un investissement de chaque instant. Il balance son corps, le penche vers l’avant, ses bras lancés, le redresse soudain avec les mains écartées devant sa poitrine pour signifier le decrescendo. Un langage du corps et du regard si expressifs qu’il n’est besoin d’aucun mot pour comprendre ce que le chef raconte. Fascinant à regarder, on le surprend tout à coup à envoyer un baiser de satisfaction à tel ou tel instrumentiste, faire un signe de mains jointes au soliste sur scène pour lui signifier son plaisir.

Son plaisir (et celui du spectateur) se pare de l’incroyable qualité de la distribution. Pas de stars, pas de têtes d’affiche. Simplement des talents qui s’engagent avec la musique et le chef dans l’accomplissement aussi parfait que possible d’un spectacle qu’on veut graver dans la mémoire du spectateur. Hormis deux « anciens » de la troupe du Stadttheater de Berne, tous les autres protagonistes sont issus de la « poche » de Stephan Märki, le nouveau directeur du théâtre bernois et de Xavier Zuber, le responsable des concerts et des opéras. Leurs trouvailles pourraient paraître miraculeuses à tant et tant de directeurs de théâtres lyriques se lamentant du manque de voix pour l’opéra si la preuve du contraire n’était faite à Berne appliquant le vieil adage : « Qui cherche trouve ! »

Trouvé le baryton-basse (Rocco) dont la puissance, la parfaite projection vocale et l’admirable timbre d’airain confèrent au personnage l’autorité hargneuse du rôle. Issu du terroir lyrique du Mariinski de Saint-Pétersbourg, semble n’avoir côtoyé que l’opéra russe. Chantant mieux la langue de Goethe qu’il ne la parle, son Rocco sera un directeur de prison russe parlant son idiome, flanqué d’un interprète (Michael Schönert) chargé de traduire simultanément ses paroles. Lorsqu’on apprend que fait maintenant partie de la troupe du Stadttheater de Berne, on se dit qu’on peut s’attendre à d’encore beaux moments de chant avec une telle recrue.

Autre belle acquisition de la troupe bernoise, la jeune soprano galloise (Marzelline) confirme l’excellente impression qu’elle avait laissée lors des représentations genevoises des Scènes de la Vie de Bohème. La technique est belle et affirmée, la voix est limpide, les aigus ceux d’une soprano coloratura, l’agilité vocale sans faille, le physique agréable et bonne actrice, elle a en main les atouts pour s’ouvrir une carrière intéressante. Nul doute qu’avec l’école obligée d’une troupe d’opéra, elle améliorera sensiblement sa puissance vocale aujourd’hui encore un peu limitée lors des ensembles.

Rescapé de la troupe précédente, le ténor Andries Cloete (Jaquino) se montre à la hauteur de l’entreprise alliant la versatilité de sa voix à son aisance scénique pour composer un personnage fruste, entiché maladroitement de Marzelline. De son côté, le baryton (Don Pizzaro) coutumier des personnages excessifs s’en donne à cœur joie pour vitupérer ses ordres dans son costume de rocker dégénéré. Le cheveu long, blond et filasse, la veste de smoking tachée d’anciennes beuveries, dépoitraillé, il est le vilain de l’intrigue. Avec sa voix puissante, parfois poussée jusqu’à la cassure, il donne le frisson.

Si tous ces solistes s’engagent à fond dans l’univers musical intense créé par Mario Venzago, le public va peu à peu toucher aux sommets de l’émotions. Malgré un début un peu crispé fruit du trac naturel qu’un artiste éprouve à chaque « premières », la soprano (Leonore/Fidelio) laisse rapidement entrevoir ses immenses qualités vocales. La voix charpentée, les aigus éclatants, elle fait petit à petit confiance à son instrument pour offrir un ovationné « Ach, brich noch nicht/Komm, Hoffnung » même si elle ne domine pas totalement le style beethovénien. Après l’entracte, libérée, elle va cependant offrir un festival choral renversant. Ouvrant les vannes d’une voix dont l’étendue parait infinie, la jeune (à peine 32 ans !) soprano régale. Démontrant une incroyable santé vocale, elle empoigne son rôle avec une énergie débordante envoyant encore des aigus foudroyants jusque dans les dernières mesures de l’opéra. Une nature !

A ses côtés, l’excellent ténor (Florestan) ajoute à la clarté de sa voix, une puissance et un phrasé exemplaire. Chantant dans le noir le plus complet, invisible à l’auditoire, il ne peut offrir que la seule empreinte de sa voix. L’attention ainsi forcée du public révèle la beauté vocale du ténor polonais dans un somptueux « Gott ! Welch Dunkel hier ! ».

Et la mise en scène ? Moderne, malgré un discours scénique inégal, Joachim Schlömer y délivre un spectacle où les idées ne manquent pas. Un grand cadre de lumière blanche enserre un plan incliné. Le contraste lumineux de ce cadre avec la scène dans l’ombre s’ouvre sur un carré noir permettant, par simple jeu de lumière, des changements de scènes sans fermetures de rideau. En quelques tableaux, Joachim Schlömer raconte succinctement mais clairement l’intrigue de Fidelio pendant que dans la fosse, l’orchestre joue l’ouverture. Cette intelligente illustration l’empêche cependant de développer son récit pendant les actes. S’ensuivent alors quelques scènes plus proches du concert costumé que du théâtre véritable.

Merci donc à la parfaite maîtrise musicale de cette production qui, sans elle, aurait classé ce spectacle parmi les nombreux semi-ratés auxquels nous sommes souvent confrontés. Au lieu de cela, le Stadttheater de Berne a inscrit ce spectacle dans ses annales.

Crédit photographique : (Florestan), (Leonore) ; (Rocco), (Marzelline), Andries Cloete (Jaquino) © Annette Bouttelier