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Rossini prend l’air en Franche-Comté

Dirigé par , l’,  « Compagnie nationale de théâtre lyrique et musical » est animé dès le départ par un sincère désir d’emmener l’Opéra là où il n’a pas l’habitude d’aller. Cet été 2013, c’est Rossini qui est aux fourneaux avec sa célèbre Petite Messe solennelle.  Faisant précéder cette œuvre de quelques « péchés de vieillesse » et autres recettes culinaires, propose à cinq  villages de Franche-Comté un spectacle intitulé  «Une soirée chez Rossini..», spectacle très original, une manière d’opéra-dégustation qui aurait enchanté le compositeur lui-même, dont la finesse du palais est tout aussi célèbre que l’œuvre.

Un prologue déambulatoire assez conséquent annonce la couleur : comédiens (excellents Eric Wolfer et Gérard Potier) et chanteurs sont mêlés au public que l’on aura  fait boire dès l’entrée et qui comprend très vite qu’il sera transporté le 13 mars 1864, jour où Rossini accueillit une foultitude de personnalités (ambassadeurs, Nonce apostolique, Meyerbeer, Ambroise Thomas, Auber, les barons Rotschild…) dans le salon de la Comtesse Pillet-Will pour leur présenter sa nouvelle et dernière œuvre. Ledit public va lui aussi se rendre dans la cour du château mais la traversée du village sera ponctuée de stations musicales autant que gastronomiques : après avoir écouté la désopilante recette de l’omelette d’Offenbach en même temps qu’il aura assisté à sa fabrication en live par une autochtone, chaque spectateur sera invité à la déguster…il en sera de même pour certaine recette de pâté (après que le brio du jeune ténor en aura exposé les secrets) et d’un pot au feu……..

Arrive enfin le plat de résistance : un piano à queue, un piano droit, un harmonium comme dans le château de la comtesse Pillet-Will… Ce soir, dans la cour du château de Magny-lès-Jussey, (paisible village perdu au fond de la Haute-Saône), nous voilà prêts pour  assister à la re-création de cette messe qui n’en a pas toujours les atours, vu qu’entre un Kyrie et un Agnus dei idoines ne cessent de s’immiscer des formules qui seraient davantage à leur place sur une scène de théâtre. Charlotte Nessi a dû se dire la même chose car, de théâtre, sa mise en scène va en regorger. « A voir pour mieux entendre », dit-elle dans son texte de présentation. Pari amplement réussi : pas une note n’est épargnée, le moment le plus éblouissant de sa mise en scène étant la fugue du Gloria, étourdissante conversation en musique où  la direction d’acteurs fait l’on visualise toutes les entrées des voix.  Hormis un petit raté technique après la « panne de courant » qui suit le Credo et où la lumière revient sur les chanteurs avant la bougie du domestique, c’est  une fabuleuse mécanique d’horlogerie qu’elle a imaginée,  avec une première partie vraiment désopilante et une seconde qui basculera dans l’émotion pure. Du coup, l’œuvre du Rossini acquiert une unité bienvenue et l’on aperçoit enfin  la logique de ses tunnels et de ses moments les moins orthodoxes. Toutes les règles du savoir-vivre sont passées à la moulinette au cours d’une soirée mondaine qui donne à voir peu à peu  la vérité des êtres, voire l’irruption d’un vrai sentiment religieux en dehors de tout sectarisme.

© B. Selmersheim

Au contraire de sa production de 1990 confiée à un chœur et quelques solistes, Charlotte Nessi a voulu cette fois se rapprocher encore plus de l’œuvre en confiant la musique, comme Rossini l’avait fait, à douze chanteurs.  Leur engagement fait merveille, leur bonheur d’être de cette aventure hors les canons de l’art lyriques (plein air, public hétérogène, scène différente chaque soir, accompagnements canins impromptus …) totalement communicatif. Accompagnés par les pianos tout en finesse de (magnifique interlude nocturne) et Thomas Taquet et sous la direction altière et subtile de , ils proposent une version très chambriste d’une œuvre que certains prennent encore pour une foire aux gosiers. On sent que Charlotte Nessi a su jouer avec beaucoup de malice avec l’identité vocale (et même les limites dans certains cas) de chacun : ainsi , désopilant ténor ivre de lui-même et de son sourire « Hollywood », la basse  Jacques Calatayud et son ecclésiastique en pleine  « crise de foi », le rayonnement de la fébrile maîtresse de maison d’, la jubilation extrêmement présente (mais aussi sa grande intériorité au moment du crucifixus) de Landy Adriamboavonjy…Le duo des deux chanteuses sur Qui tollis est irrésistible. Le final est bouleversant avec l’alto de Roselyne Cyrille, échouée au bord de la table désertée… Quand les lumières très douces de Gérard Champlon noient la dernière image dans la nuit, il est évident que ce qui s’est  joué là laisse le spectateur le plus novice la gorge nouée, au bord de lui-même…

« Toutes mes compositions sont des scènes et celle-ci est ma dernière» écrivit Rossini en 1863 à propos de sa Petite Messe Solennelle. Il reste à espérer que Charlotte Nessi, qui depuis trente ans a su aérer les greniers poussiéreux de l’art lyrique en Franche-Comté, et qui est si proche de cette œuvre (« C’est la conception même de cette Petite Messe solennelle qui -dit-elle- a suscité mon envie de mise en scène »), ne fasse pas sienne cette déclaration qu’elle a elle-même placée en exergue de ses notes d’intention…Une déclaration somme toute bien mélancolique…