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Wagner authentiquement reconstitué ou évoqué au Wagner Geneva Festival

Dense, érudit, passionné, évident, populaire…C’est avec une pluie d’adjectifs que l’on quitte à regrets le Wagner Geneva Festival, somptueux cadeau d’anniversaire offert au grand Richard à l’occasion du Bicentenaire de sa naissance, à l’initiative du Cercle Romand Richard Wagner et avec l’appui décisif de la fondation Wilsdorf. Rappelons que le grand compositeur allemand a vécu en Suisse seize années au total, à Zurich d’abord, de 1849 à 1858, en tant qu’exilé politique puis à Tribschen, de 1866 à 1872.

A cette célébration étendue sur plus d’un  mois, du 26 septembre au 5 novembre 2013,  il fallait un orchestrateur de grand talent et c’est un Jean-Marie Blanchard à la passion et à la capacité de rêveur toujours intactes qui a été logiquement choisi. Personne n’a oublié, en Suisse comme ailleurs, les huit années mémorables de sa direction du Grand Théâtre de Genève : c’est lui qui a  permis entre autres l’avènement lyrique du génie d’Olivier Py. Reconstituant autour de lui la fidèle équipe de naguère, et faisant se déplacer en masse wagnérolâtres et néophytes, il frappe à nouveau un grand coup avec cette manifestation qui ne prétend pas monter un énième opéra de Wagner mais bien montrer comment la musique de Wagner a irrigué tous les domaines artistiques de l’imaginaire mondial. Ainsi a-t-on pu voir et entendre des expositions, du théâtre, de la danse, du cinéma, divers concerts et bien sûr deux opéras.

Des  Maîtres-chanteurs, le Wagner Geneva Festival ne nous propose à vrai dire qu’une heure, mais fort émouvante : la scène 1 de l’acte III baptisée Paris 1897 Les Maîtres ,III, 1. Déjà  donnée à Versailles en avril 2012, cette reconstitution historique due à la curiosité de Rémy Campos  et d’Aurélien Poidevin donne à voir cette scène telle que les Parisiens l’ont découverte à l’Opéra de Paris en1897. On croyait les reconstitutions l’apanage de la musique baroque ! Deux années de patientes recherches de la Haute Ecole de Musique de Genève en partenariat avec l’Opéra de Paris et le Palazetto Bru-Zane ont permis la réalisation à l’identique des décors de la création  ainsi que la découverte d’une véritable « grammaire du geste » éloignée autant que possible, on s’en doute, de l’actuel Regie-theater ! Dans le Théâtre du Loup, devant nos yeux tout à la fois médusées et bienveillants, les chanteurs deviennent des figurines animées qui reproduisent cette grammaire narrative faite de poses, systématiquement face public, chaque fois que leur chant a la vedette, dans un souci pédagogique de compréhension du texte pour le public d’alors, qui ne connaissait pas l’œuvre à l’endroit et à l’envers comme les heureux wagnériens que nous sommes. C’est d’une extrême naïveté mais totalement touchant. Effet proustien garanti et renforcé par le parfait  trompe-l’œil de cet atelier de carton-pâte, par ces costumes envahis de rubans tout droit sortis des panneaux Rossignol de nos écoles primaires ! Lorsqu’au terme de cette heure délicieuse, la lumière décroît avec une lenteur extrême après les dernières notes sublimes du baptême et que la rétine reste impressionnée dans le noir par les silhouettes redevenues immobiles des héros, on a vraiment le sentiment d’avoir rêvé. Sous la houlette d’Alain Zaepfel, une belle équipe de jeunes chanteurs se sera prêtée au jeu, de surcroît dans un français (c’était l’usage à l’époque) impeccable : Xavier Mauconduit et sa très délicate façon de négocier les nombreux aigus du rôle devenu chambriste de Walter, Didier Henry, très noble Sachs nonobstant un léger enrouement persistant dans le registre supérieur, merveilleux André Gass et Marcos Garcia Gutiérrez respectivement David et Beckmesser, radieuse Eva de Leana Durney. La belle Magdelene de Elsa Barthas les rejoint pour un parfait quintette. Merveilleux piano, diseur et ému lui aussi d’Anne Le Bozec.

Quittons Genève le lendemain à l’issue du très beau concert (gratuit !) Wagner/Lenot dans l’impressionnante acoustique d’un Victoria Hall bondé. Après les décibels irrésistibles d’une ouverture des Meistersinger parfaite et avant des ouvertures et préludes de TannhauserLohengrin et Tristan, l’Orchestre de Chambre de Genève augmenté du Sinfonietta de Lausanne créait  sous la direction d’Alexander Mayer D’autres murmures, une pièce d’une quarantaine de minutes que Jacques Lenot  composée à partir d’un souvenir d’enfance (la Guilde du disque d’alors proposait  les murmures de la forêt) pour grand orchestre et trompette solo. A l’« image » de la pièce de Wagner, c’est un bruissement orchestral sériel assez étalé qui occupe une grande partie du temps musical et installe une fascination sonore fort heureusement bousculée à deux reprises par de spectaculaires envolées ainsi que par quelques citations familières : solo du cor anglais de Tristan mais aussi le leitmotiv Brünnhilde devenue femme du Crépuscule des dieux…Le trompettiste Raphaël Duchateau semble très à l’aise dans cette belle pièce aux allures de concerto qui réinstalle, si besoin était, Wagner dans le temps contemporain…

C’est donc la tête pleine d’adjectifs que l’on quitte le Wagner Geneva Festival mais aussi pleine de regrets : n’avoir pas pu tout voir, tout entendre de cette formidable commémoration et son allure bienvenue d’œuvre d’art total.

Crédit photographique : Lea Durney (Eva), Elsa Barthas (Magdalen), Xavier Mauconduit (Walther) © Théâtre du Loup, Genève

 

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