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Munich, Le Chevalier à la rose inouï de Kirill Petrenko

ResMusica n’avait peut-être besoin d’une critique supplémentaire de la production antédiluvienne du Chevalier à la rose par  : nous l’avons déjà critiquée à Genève, à Vienne, à Munich même, et si elle n’est pas totalement dépourvue de qualités dans le travail des acteurs, son absence de point de vue sur l’œuvre et ses décors toujours plus décrépits ne donnent plus très envie. S’il y avait donc une raison de retourner voir ce spectacle, ce n’était que pour continuer, en cette première saison de son règne sur l’Opéra de Munich, de se familiariser avec le talent singulier de .

De ce point de vue, la soirée tient toutes ses promesses, mais elle n’est pas sans déceptions par ailleurs, du fait d’une distribution particulièrement inégale. Méforme ou passage des ans, on ne sait, mais il n’y a pas grand-chose à sauver de la Maréchale de , quelques inflexions délicates dans les moments les plus doux, avec l’aide remarquée de la fosse (la chanteuse remercie ostensiblement l’orchestre aux saluts) ; pour le reste, stridences, passages en force et tremblements irrépressibles parsèment cette soirée à oublier. Le sort des ensembles féminins si important dans cet opéra est d’autant plus douloureux que ses deux partenaires sont elles aussi à la peine : une annonce vient demander notre indulgence pour , victime d’un fort refroidissement, et on ne peut pas nier que le résultat en est audible ; , elle, n’est pas atteinte, mais elle manque autant de nuance que de personnalité, dans un rôle où la voix seule, qui est bien là, ne peut suffire.


Ce n’est certes pas le chanteur italien sans grâce de Wookyung Kim qui pourra relever le niveau ; mais c’est bien du côté masculin que vient le salut de cette représentation, et d’un côté où nous ne l’attendions pas. Combien de fois a-t-il chanté le baron Ochs ? Peut-être est-ce la faiblesse marquée des dames qui le fait briller ce soir ; toujours est-il que nous l’avons trouvé métamorphosé, avec une voix au métal généreux, une vis comica irrésistible, et une intelligibilité toujours parfaite, que demander de mieux ?

Mais revenons-en à la fosse. dirige avec générosité, sans avoir peur de faire sortir de la fosse un volume sonore saisissant mais sans jamais pourtant couvrir les chanteurs. Surtout, ce qui frappe dans cette direction est qu’il n’entend pas livrer au public la petite comédie sans aspérités qu’il attend. Le chevalier à la rose est créé en 1911, la même année que Pétrouchka, un an avant Pierrot Lunaire, et cela s’entend comme on ne l’avait jamais entendu. Le respect de la partition est total, naturellement, et c’est de ce respect que naît par exemple la brève valse qui suit la déconfiture et le départ d’Ochs : on ne l’a jamais entendue aussi cruelle, aussi allègre dans son ironie implacable. Plutôt que par des tempi inhabituels, c’est par sa révision complète des équilibres sonores de l’orchestre que Petrenko suscite ce Chevalier au sens propre inouï : son idéal n’est pas la fusion des timbres teintée d’une impuissante nostalgie qui appartenait en propre à Carlos Kleiber, mais bien plutôt une transparence qui met en valeur la voix individuelle des timbres et tisse entre le flux orchestral et les événements qui se déroulent sur scène, jusqu’aux moindres inflexions émotionnelles un réseau de relations qu’on n’avait pas soupçonné jusqu’alors. L’art du chef d’opéra en majesté.

Crédit photographique : Wilfried Hösl