ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Quasi-intégrale des lieder de Schumann par Goerne à Pleyel

et aux sommets du lied.

Le public de la salle Pleyel avait chaleureusement accueilli, en 2012, l’immense , accompagné déjà de , qu’un goût pour les lieder allemands pousse parfois, pour notre régal, à abandonner un instant ses atours de chef d’orchestre. C’est Schumann, et non plus Schubert, qu’ils mettent cette année à l’honneur, en donnant trois cycles parmi les plus fameux qu’ait laissés le compositeur.

On sait qu’au fil de son parcours créateur, Schumann a traversé des périodes pendant lesquelles il se mettait, parfois frénétiquement, à écrire pour une formation, à l’exclusion de toutes les autres. Le récital qu’ont offert Goerne et Eschenbach est, à ce titre, particulièrement concentré : c’est en l’espace de quelques mois à peine que jaillissent, sous la plume du génial compositeur, ces brèves visions, inspirées des grands poètes allemands ses contemporains – Chamisso pour L’Amour et la Vie d’une femme, Heine pour Les Amours du poète, et Kerner enfin pour les Douze Poèmes.

Et quel plaisir, malgré l’unité thématique certaine entre les textes que Schumann a retenus, d’admirer les mille couleurs de sa palette de musicien, de passer avec lui d’une atmosphère à l’autre, de la mordante ironie au désespoir le plus noir, au sein parfois d’un même cycle : dans l’opus 35, la résonance des dernières notes, douces-amères, de Stirb, Lieb’ und Freud’ ! (Adieu, amour et joie !) s’est à peine estompée, que déjà commence Wanderlust, une chanson de marche au rythme cadencé et entraînant. Goerne et Eschenbach, conscients de tout le sel qu’apportent ces volte-face, et même de ce qu’ils dévoilent de l’inconstance humaine, s’attachent à ne laisser que peu de respiration entre les pièces, pensant ainsi souligner les contrastes, et augmenter la surprise du spectateur.

Malgré ce parti-pris, l’architecture des cycles, que Schumann a spécialement travaillée grâce à des thèmes musicaux récurrents, demeure patente, et des moments d’intensité retiennent l’attention. Le dernier numéro de l’opus 42, par exemple : un récitatif glaçant, où la voix de Goerne, par ailleurs plus uniforme, sait prendre l’inflexion de désespoir qui convient – Die Welt ist leer ! L’univers s’est vidé !

On peut regretter que l’accompagnement d’Eschenbach, discret jusqu’à l’évanescence, ne rende pas entièrement justice à l’écriture schumannienne toute d’orfèvrerie, qui fait du piano, face au chanteur, un véritable protagoniste. Pour autant, des choix de tempo osés distordent le temps, et offrent des perspectives nouvelles. Quelquefois on perd le fil ; mais souvent on admire la grande rigueur avec laquelle les deux interprètes parviennent au terme de lentes phrases où le souffle pourrait manquer. Leur complicité est réelle.

Crédit photographique : Christoph Eschenbach et Matthias Goerne © Silvia Lelli