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L’Affaire Tailleferre : quand le pastiche devient art

Quatre opéras radiophoniques de , qu’une trame narrative originale unit en un même spectacle, dynamique et plein d’humour : L’Affaire Tailleferre, un succès à l’Opéra de Limoges.

Notre conception contemporaine de l’art ne reconnaît guère de valeur aux pastiches. Leur origine est toujours suspecte : ne germent-ils pas souvent dans l’esprit desséché d’un artiste en mal d’inspiration ? Ou d’un apprenti faussaire qui trouve spirituel d’abuser un public moins averti que lui ? Mais lorsqu’elle parvient à réconcilier l’hommage et la moquerie, l’imitation devient savoureuse ; et c’est ce mélange subtilement dosé de révérence et de gouaille, pour peu qu’un réel talent créateur le complète de trouvailles heureuses, qui élève le pastiche au rang de l’œuvre d’art.

À ce titre, les quatre opéras miniatures de sont au patrimoine musical français ce que les pastiches de Reboux et Müller sont à notre littérature : des prouesses. Ils ont la brièveté, essentielle ; l’excellence de la réalisation, qui bannit d’emblée la trivialité ; la loufoquerie, qui garantit le rire. Et il n’est point besoin de connaître les noms de ou d’Alfred Bruneau, ni même celui d’Emile Zola, pour goûter les accents outrageusement tragiques de La Pauvre Eugénie, où l’héroïne, fille-mère, perd son emploi pour avoir mangé du saucisson à l’ail. Tout honnête homme est assez familier de l’univers baroque pour pouvoir se gausser des mélismes qui ponctuent malicieusement les phrases de La Fille d’opéra. Quant à Monsieur Petitpois achète un château, Offenbach lui-même aurait ri de bon cœur en écoutant la chanson « Qu’il est bon d’avoir des zan, des zanzan, des ancêtres ».

Isolés, ces opéras pourraient paraître anecdotiques : il est indispensable de les entendre à la suite, comme on explore une galerie de portraits. La portée pédagogique d’un tel parcours, saluons-le, a même incité les instances académiques à programmer Du style galant au style méchant pour les sessions 2017 et 2018 du baccalauréat. Mais plutôt que de juxtaposer platement quatre mondes étrangers l’un à l’autre, a pris l’excellent parti de jeter entre eux des passerelles. La trame narrative qu’elle a imaginée pour réunir en une seule ces quatre histoires saugrenues est riche d’idées nouvelles ; elle ajoute beaucoup de rythme et de complexité au spectacle.

Un simulacre de tribunal

Le pari, ambitieux, est de faire des quatre intrigues les différents moments d’un feuilleton judiciaire, à la mode des années 50. Grâce à un décor protéiforme d’une grande inventivité, la scène se modifie sans cesse. Chacun des opéras est de la sorte segmenté en deux parties : l’une fait office de récit, ou plus exactement de reportage, tandis que la seconde présente l’intérieur du tribunal ainsi que le verdict final, acmé judiciaire, et généralement sommet de cruauté fantasque. Un journaliste (Matthias Foin-Dannreuther) dispense des commentaires volontairement fades – mais parfois couverts par la musique –, tandis que derrière lui, comme dans un cauchemar, les évènements s’enchaînent sans interruption. Cette impression de mouvement perpétuel s’accompagne de vertige, lorsque les danseurs, représentant les rouages de la justice, se mettent à évoluer au milieu des personnages, qui poursuivent quant à eux l’action au fil de la musique. Dans ce foisonnement, le regard et l’entendement peuvent se perdre, mais peu à peu on s’abandonne au tourbillon surréaliste : au fond, pourquoi chercher à tout prix une logique ?

La direction d’acteurs, nerveuse et rigoureuse, assure heureusement la cohésion de tant de mouvements, même si quelquefois la mise en scène fait preuve de complaisance à l’égard des poncifs de notre modernité : chanteurs entrant par la salle, personnages flottant dans les airs (la Juge du tribunal, sorte de double maléfique de Germaine Tailleferre, censé illustrer l’arbitraire du geste créatif, etc.) ; connotations sexuelles omniprésentes, hommes travestis en femmes ; suspensions du temps où les acteurs se figent ; ou encore brouillage des repères historiques et des marqueurs d’époque… Cette pseudo-liberté de ton, vue et revue, abîme en fait le spectacle : les gages donnés à l’air du temps font peser un soupçon d’académisme sur une création à maints égards fraîche et enlevée.

L’impression globale de maîtrise et de conduite qui domine les quatre-vingt-dix minutes de cette Affaire Tailleferre tient certainement beaucoup à la qualité musicale des chanteurs et instrumentistes, que dirige avec une souple autorité. L’orchestre rend justice à la finesse du travail de Germaine Tailleferre, se prend au jeu des divers styles que la musique aborde, et adapte lestement son timbre à chacun. La distribution, enfin, est très homogène. Magali Arnault-Stanczak suscite certes quelques réserves : malgré la grande tessiture qui est la sienne, sa voix manque de puissance et de justesse. En revanche, Dominique Coté, ou encore Kimy McLaren, par leur désinvolture apparente, et leurs intonations très musical, campent d’excellents personnages.

Crédit photographique : © Thierry Laporte