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D’un film à un opéra : Contes de la lune vague après la pluie

Le film culte des cinéphiles Contes de la lune vague après la pluie du cinéaste japonais Kenji Mizoguchi devient un opéra, dont le livret retrace fidèlement l’histoire portée au grand écran en 1953.

L’histoire met en scène deux hommes, le potier Genjuro et son beau-frère Tobe qui, au temps des guerres, aveuglés par la gloire et la richesse, oublient et délaissent leurs femmes. Après avoir erré entre deux mondes, réels et fantasmagoriques, ils reviennent chez eux. Mais la guerre a entraîné maintes choses, illusion et désespoir, rêve et sorcellerie, prostitution, tuerie, puis, désillusion… Seul Genichi, le fils de Genjuro, a survécu, apparemment intact.

Si Mizoguchi s’est inspiré de deux contes fantastiques extraits des Contes de la lune vague après la pluie du romancier et poète Akinari Ueda (1734-1809) et de la nouvelle de Maupassant, Décoré ! (1884), le livret d’Alain Perroux – actuel conseiller artistique et dramaturge du Festival d’Aix-en-Provence – reste fidèle au scénario du film. Mais l’opéra ne transpose pas l’écran sur scène : les décors de Vincent Huguet, construits avec des matières légères, tels que tissus, cartons et bois, évoquent seulement le style épuré et dépouillé de l’esthétique japonais, alors que les costumes sont de nos jours et « universels », sans aucune évocation asiatique, si ce n’est la robe rouge de la princesse fantôme Wakasa qui danse à la manière de Loïe Fuller dans son palais. L’ensemble scénographique, où rien n’est fixe, avec des modules pour les étalages de poteries et d’armures, pour le bateau, ainsi que la maison de passe de Ohama (la femme de Tobe est devenue contre son gré prostituée), et même les murs du palais qui se déplacent comme des portes coulissantes, exprime le caractère éphémère des choses. La lumière reste assez sombre tout au long de l’ouvrage, sauf à l’intérieur du palais, comme si l’illusion était plus importante que la réalité.

Sur le plan de la musique, on trouve neuf musiciens pour cinq chanteurs principaux. Les intervalles disjoints, tant pour le chant que pour les instruments, créent constamment une certaine tension inquiétante, d’autant que ces deux parties (vocale et instrumentale) sont traitées sur un pied d’égalité sonore, sans que la fosse accompagne le plateau. De ce fait, la musique exige une écoute aiguisée et permanente pendant près de deux heures, sans laisser aux oreilles un moment de « relâche », ce qui est finalement assez difficile.

Chez les chanteurs, citons tout d’abord la performance convaincante de (nommé Révélation classique de l’ADAMI 2012), tant sur le plan vocal que pour la construction du personnage ; ses regards fuyants et ses gestes indéterminés expriment ô combien le désarroi et l’irréalisme de Genjuro qui ne vit que dans son rêve. incarne à merveille Tobe aveuglé par son désir belliqueux. La brésilienne est envoûtante, explorant sa voix sensuelle mais aussi son talent de danseuse. Majodouline Zerani (Miyagi) et (Ohama) chantent avec justesse les deux épouses qui, malgré leur esprit « réel », n’échappent pas à un destin tragique. tient avec brio tous les rôles secondaires, à chaque fois un caractère différent. Soulignons qu’il chante également le rôle de la nourrice en travesti, distribution intéressante faisant référence à la tradition de l’opéra.

Crédits photographiques : © J.Pouget